Peur, Ignorance et Connaissance
«L’exercice de la violence peut être nécessaire : mais aux seules conditions que la violence de l’autre soit bien la sienne, et non celle que nous lui prêtons par mimétisme, et que la réaction soit à la fois purement défensive et proportionnée. Jean-Luc Tinland
La société vers laquelle nous allons et qui d’ailleurs est en grande partie déjà là, est sous certains aspects cauchemardesque. Il ne s’agit de ne pas la laisser à nos enfants ni à nos petits enfants. Ce serait égoïste et criminel. Aussi ne pouvons-nous pas poursuivre de la sorte à dégrader notre vie quotidienne et les infrastructures qui font la société.
Nous sommes cernés par des peurs ; si certaines sont imaginaires et alimentées de diverses manières, les autres trouvent leurs origines dans les désordres économiques, sociaux et environnementaux, qu’ils soient recherchés, admis ou méconnus, voire ignorés.
La peur peut notamment s’analyser comme la perception par notre Soi alors passif, d’une menace provenant du monde extérieur. Vaincre la peur ou plus exactement la surmonter, oblige à s’ancrer dans la réalité. Signifiant ainsi que notre Soi redevenu actif, sans crainte inhibitrice et n’attendant plus rien de l’extérieur passe à l’action qui peut alors s’appeler amour, recherche de la connaissance voire résistance.
C’est donc trop souvent l’ignorance qui alimente nos peurs et la connaissance qui peut les réduire. Alors que ce constat semble établi, dans le même temps notre société malmène son outil principal d’émancipation, l’école, perturbe idéologiquement l’université, l’entrave dans son autonomie, investit insuffisamment dans la recherche et méconnait les avancées, voire les succès en matière économique.
Autrement dit nos capacités à réduire les risques d’ignorance sont affaiblies tandis que d’autres vecteurs puissants l’accroissent. On se souvient des propos d’un ancien PDG de TF1 : « Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca Cola c’est du temps de cerveau humain disponible »[1].
Mais quelques années auparavant lors d’un colloque à San Francisco, des experts et des hommes politiques concluaient que dans le siècle à venir deux dixièmes de l’humanité suffiraient à maintenir l’activité de l’économie mondiale. Mais comment le cinquième fortuné de la population pourrait-il occuper le reste ? « Tittytainment » aurait répondu Zbigniew Brezinski pour faire un effet de séance [2]. Que diraient-ils aujourd’hui avec l’irruption de la robotique et des formes en continuelle avancée de l’IA ?
Car tout se déchaine. L’IA arrive et sans qu’il n’y ait aucune corrélation évidente, la perte d’engagement fait de plus en plus de dégâts dans les entreprises et les services publics. Les GAFAM, Tik Tok et les réseaux sociaux règnent !
Selon Emmanuelle Duez la crise de l’engagement – qu’elle nomme « l’or noir » des organisations – a une cause multifactorielle et c’est un véritable tabou. En effet et notamment tant dans l’ordre de la représentation, de la participation électorale le taux d‘absentéisme a connu une hausse de 41% entre 2019 et 2023. En moyenne on peut observer que les salariés engagés ne représentent désormais que 7% contre 47% de non engagés (dans les années 1960 la moitié des salariés et employés étaient syndiqués). Toutes les mesures effectuées montrent que le rapport subjectif au travail se dégrade (santé mentale, détresses absentéisme long).
En termes de coût économique ce coût du désengagement s’élève à 14840 €/an/salarié soit un coût total de 120 Md €/an en France. Par ailleurs le coût du présentéisme s’élève à 13/24 Md €/an et représente au niveau mondial 9%du PIB. Si l’on ajoute le fait que la productivité horaire en baisse de 5% sur la période 2019/2023, nous faisons face à un véritable problème.
Le rapport émotionnel au travail en France (qui devenir ? qui on est ? Quelle espérance en termes de mobilité sociale ?) est passable. La rémunération du travail baisse, l’investissement y est moindre au regard de la vie personnelle, la reconnaissance du travail s’affaiblit, la qualité de la vie au travail se dégrade.
En résumé l’on passerait d’une guerre des talents à une guerre de l’engagement mettant en valeur un conflit entre le travail et la vie.D’ailleurs, 58% des managers seraient en stress ; 33% des actifs se déclarent en Burn out dont 12% en Burn out sévère. 53% des Français sont en souffrance physique tandis que 40% des français redoutent les conséquences négatives de l’IA (augmentés ou remplacés ?). Quid du travail en tant que pacte social collectif, en tant que promesse d’émancipation.
Cette dystopie semble exponentielle. Une partie croissante de la population tant jeune qu’adulte et professionnalisée est – et se ressent – comme prise au piège de l’ignorance, de l’impuissance et de la passivité. Et ce tant notamment qu’une part importante de nos élites économiques, médiatiques, administratives et politiques ne parviendra pas à quitter une posture de dérision et de cynisme, ni à rompre avec les schémas établis, de tels propos seront vains.
Il ne faut surtout pas croire que nous n’en sortirons pas, ni a contrario s’illusionner sur la facilité et la rapidité à s’en dégager. Même si le temps pour opérer déjà manque. Car l’effort à accomplir est immense, immense !
En effet nous percevons bien que dans cette crise globale, systémique, exponentielle, dans cet effritement généralisé de la société, tout est à rebâtir pour édifier une nouvelle société. Une nouvelle base sociale et culturelle est nécessaire tout comme une nouvelle comptabilité, manière de dire que « de la cave au grenier » les choses doivent être profondément rectifiées, transformées.
C’est la bataille à la fois culturelle, politique, économique et sociale la plus difficile, en même temps que la plus urgente. Je rejoins ici tous ceux qui veulent notamment défendre et rénover l’école, l’enseignement. Le savoir et la science. Construire des organisations apprenantes, apprendre à manager les connaissances. Instruire. Éduquer. Communiquer et évincer la pollution des fake news.
D’aucuns répondront que cette approche est trop générale, abstraite et au mieux de longue haleine. Que nenni ! Elle indique un chemin et se décline parfaitement par des premiers pas concrets.
Depuis des décennies par exemple certains pays Nordiques de l’Europe ont interdit la publicité, nous y revenons, orientée vers les enfants et fabriquée avec des enfants. La violence de certains adolescents, les théories du genre et leurs abus éducatifs, qui modifie le modèle identificatoire, l’excès des jeux vidéo virtualisant l’existence et désincarnant, abolissant l’inhibition et la capacité de discernement, l’impact du porno pour les mineurs (et les adultes), la tolérance masquée aux crimes pédophiles, un univers camaïeux nous enveloppe où, si l’on n’y prend garde, tout apparaît trouble, sidérant, ambigu, anomique.
En outre le miroir médiatique qui difforme, dénature, amplifie, diffuse et répète, crée l’addiction. Un niveau de barbarie, d’insensibilité déjà annoncé par le père Guy Gilbert, le célèbre curé des loubards, il y a déjà plusieurs années, se propage. Le mal est désormais endémique. La faiblesse du vocabulaire, le nombre de mots connus empêche l’expression qui rend davantage possible l’argument précoce constitué par l’agression physique et la violence. « On a enlevé les interdits structurants remplacés par de la coercition qui infantilise » [3]. Qui ne voit derrière ces constats douloureux des actions immédiates à entreprendre. Il faut remettre, au centre, les finalités supérieures, les placer dans les esprits remobilisés des responsables en charge des domaines considérés, donner à ces derniers des instructions claires, les former, leur donner les moyens et leur faire confiance et les reconnaitre au lieu de les abandonner.
A cette échelle de gravité des problèmes, la réponse sociétale et politique n’est pas à la hauteur. De nouveau, les mesures technocratiques et quantitatives sont prises en urgence en lieu et place de décisions qualitatives dans la durée. Ce sont bel et bien ces dernières qu’il faut prendre et décentraliser les initiatives pour ce faire.
Cette peur et cette ignorance qui se nourrissent et s’additionnent au sein de notre société, malmenant au premier chef notre jeunesse, ne peuvent que créer un malaise intérieur qui sera inéluctablement transféré à l’extérieur[4]. Les guerres extérieures se nourrissent de nos faiblesses intérieures comme la violence des enfants et des adolescents proviennent de leur mal-éducation, de la faiblesse de leur armature psycho-affective, voire celle de leur entourage.
Il est vrai qu’en France, particulièrement, la fracture sociale de 1995, l’insécurité ressentie et réelle, le mouvement des Gilets Jaunes, la crise sociale, la pandémie, les mutations industrielles, la baisse démographique, le dépeuplement de certaines régions et bien d’autres facteurs, favorisent les peurs. Le ressort se trouve dans notre capacité à identifier individuellement et collectivement les causes profondes au sein desquelles nous découvriront les solutions. C’est notre seule détermination au discernement et cette recherche de la Connaissance et de l’Autre qui nous sauveront
[1] Marie Estelle Dupont, Psychologue, France info 11 juin 2025
[1] Jean-Luc Tinland, opus cité