
L’Ordre et la Liberté :
construire une nouvelle nation
« Bien que la désorientation semble générale, le public sent bien le décalage entre les buts que la civilisation s’est donnée jusqu’ici et le lieu matériel où cette même civilisation doit apprendre à résider si elle veut durer. Il suffit pour cela de lire les annonces des scientifiques, tous les jours, dans les journaux. La déconnexion entre ces annonces d’une menace imminente et l’incapacité d’agir à temps et à la bonne échelle pour en prévenir les effets, est la cause profonde de tous les mécontentements actuels (…) Dépasser le clivage gauche-droite est un immense progrès mais, pour le moment, il ne fait que désorienter encore plus le public tant que l’on ne désigne pas ce vers quoi la société doit dorénavant se diriger. Comme toujours le ni-ni ne mène à rien. Diffuser le mot de « transition » ne rassurera personne tant qu’on ne dit pas vers quoi l’on est appelé à « transiter ». Bruno Latour[1] .
[1] Du bon usage de la consultation nationale, AOC, 2018. Cet article a été écrit à la suite du mouvement des Gilets Jaunes.
L’état des lieux du paysage politique français actuel navre et inquiète tant en France que dans le monde.
Une droite brisée où le RN absorbe progressivement les LR, et une gauche en faillite profondément divisée, constituent le décor douloureux d’une France soumise à ses peurs, lesquels sont difficiles à réguler dans une société marquée par la désillusion et la défiance démocratique [1]. Un centre autant volubile qu’évanescent. Beaucoup de représentants de ces entités sont parfois gonflés de certitudes : ils ont trop souvent asséné des vérités bâties à partir de fausses croyances. Trop appartiennent à des clans oligarchiques ayant abandonné l’idée de l’intérêt général et national qui pourtant fondait initialement leur détermination et leur courant politique. Lorsqu’en 2000, je publiais Le silence politique – après quelques refus cuisants de grands éditeurs parisiens dont l’un m’écrivit que sa maison d’édition « ne publiait pas de pamphlets » – un premier livre où je dénonçais des risques et proposais déjà des axes de solutions que beaucoup n’ont pas voulu considérer comme telles.
Ainsi trois formes d’extrémismes idéologiques se font face aujourd’hui et appellent à nos suffrages demain.
Le centrisme ni gauche-ni droite qui est de fait profondément technocratique tout en se revendiquant « parti de gouvernement ». Il a été, il est aux affaires et il a incontestablement une expérience du pouvoir, mais connait des échecs graves. Sa marque est le progrès économique quasi exclusif.
La droite radicale qui est dans une forme de pensée magique a le beau rôle : ce parti peut facilement désigner les autres comme des adversaires politiques incompétents et les responsables de nos problèmes. Il n’a jamais gouverné depuis de très nombreuses années. Mais sa virginité politique relative est loin d’être un argument suffisant. Ses membres actuels viennent plus récemment de la droite classique. La thématique migratoire, la redéfinition des liens européens et celle de la sécurité forment son oriflamme.
La gauche radicale alliée à un radicalisme vert se révèle proche de Robespierre c’est à dire d’une certaine forme de totalitarisme bien que ses représentants soient surtout attaqués sur leur antisémitisme supposé. Sa force est la consistance de son travail programmatique, notamment en direction des jeunes et jeunes adultes issus de l’immigration auxquels ils apportent des réponses, un espoir face aux angoisses à l’égard d’un futur dystopique et présenté comme tel, ainsi que l’efficacité de son organisation politique. Sa faiblesse, son dogmatisme et son systématisme.
Dans 9 mois nous serons en situation de devoir voter pour un nouveau président de la République. Un homme ou une femme sera à la tête de l’État en mai prochain ; il devra désigner un Premier ministre lequel constituera un nouveau gouvernement qui se présentera devant l’assemblée nationale, elle-même identique ou renouvelée si l’occupant de l’Élysée décide ou pas de dissoudre.
Face à la crise multiforme que subissent la France, la plupart des pays européens et l’ensemble du système international, les enjeux sont gigantesques.
Alors comment traiter la question ? Trois axes d’orientation.
1 / D’abord repérer les lieux communs d’où qu’ils viennent
Ces lieux communs nourrissent une sorte de post-vérité vis-à-vis de laquelle celles et ceux qui la combattent ont l’impression de forcer les évidences. A juste titre il est indispensable de lutter contre cette culture nihiliste et négative et contre la diffusion de fausses informations.
Sans cesse il nous faut forcer les évidences !
L’urgence est alors de détecter les lieux où se cultive cette absence de pensée coupée des réalités. La seule issue réside dans une pratique démocratique à partir d’une intelligence des réalités. Or il faut rappeler à ce propos que deux éminents Premier ministres (Michel Barnier puis François Bayrou) ont tour à tour souligné l’intérêt de faire publier et débattre des cahiers de doléances issus de la révolte des Gilets jaunes, sans qu’une suite ne fut donnée. Lacune regrettable et dommageable que de passer ainsi par pertes et profits ces témoignages sans doute riches de sens ; alors même qu’un exercice de vérité s’impose à nous pour récréer de la confiance.
Ainsi aucun parti ne semble aujourd’hui dans son idéologie ou sa doctrine, mis à part des hommes et des femmes politiques d’exception, sensible aux nécessités de la nation et du peuple. Ils ne s’attellent qu’insuffisamment à la formalisation d’un projet de société crédible qui réenchante les citoyens et puisse les mobiliser.
Leurs égos, trop souvent, les rendent depuis des années aveugles aux intérêts collectifs, inconscients qu’ils sont de l’impératif de collaborer, hermétiques aux réalités les plus évidentes, oublieux de l’obligation de proposer et assumer un grand projet pour la nation. Le rôle des partis est pourtant majeur, il est écrit dans l’article 4 de la Constitution.
Nombre de leurs idéologies, lorsqu’elles masquent le réel, et ceux qui les promeuvent s’enferment depuis longtemps dans des lieux communs, s’isolent dans des facilités, des idées « prêts à porter », commettent un déni permanent de la réalité.
Avant même les années 1980, une part de la gauche qui avait bâti son programme sur des idées des années soixante reniait l’expérience du printemps de Prague, flirtait avec le maoïsme ou était aveugle et l’égard des atrocités de Pol Pot au Cambodge. Pour ensuite souscrire à la libéralisation économique débridée et au début du démantèlement de l’État. Et la droite, quelques années après défaisait l’État régalien avec la RGPP.
Un État « en désordre » fut généré par ces confusions de l’impensé. Dettes financière (déficits publics accumulés), économique (désindustrialisation et déficit de la balance commerciale), sociale (désengagement et déficit de qualité et quantité globales de travail) et écologique (pollutions, perte de la biodiversité, changement climatique) sont là. Au lieu de peser en faveur d’une construction européenne bénéfique et pragmatique, une France malhabile aura contribué à élaborer une politique européenne illisible et désormais impuissante.
Ce qu’il faut retenir sans doute, c’est que les idées viennent de loin et parfois produisent, sans que l’on s’en doute, des comportements inappropriés. Nous y sommes. Et sans dramatiser aucunement, après le 2 mai 2027 une confrontation multiforme prenant des airs de guerre civile est possible en France.
2/ Définir les actions pour réduire leurs impacts nocifs
Les partis eux-mêmes sont victimes de ces idées découplées du réel, de ces idéologies, de ces fausses représentations. Comment peut-on se défaire de ces entraves sans détruire ce qui a été réussi ? Ni sans ajouter des souffrances sociales ? La difficulté vient aussi du climat social ambiant : nos sociétés vivent aujourd’hui une sorte de déchéance morale et spirituelle en même temps qu’elles subissent une entreprise de défaisance, une volonté de destruction ainsi que la montée des violences. Pyromanes, pédophiles, féminicides, criminels multiples qui semblent pulluler dans un corps social hébété et impuissant.
Des actions de court/moyen et long terme s’imposent pour sortir de l’ignorance – une ignorance parfois délibérément construite par certains médias – car c’est d’abord celle-ci, source de tant de méconnaissances, qui doit reculer.
Plusieurs axes sont possibles autour d’une idée simple : accroître la démocratie participative. Je ne vois pas d’autres moyens que de redonner la parole aux citoyens. La démocratie représentative est précieuse ainsi que le droit de vote. Mais il faut aller plus loin et redéfinir des marges d’action collective et de participation. Le dialogue et les échanges entre citoyens, la fixation de méthodes de controverse sont indispensables pour recréer de la confiance entre les citoyens, et entre les citoyens, leurs édiles et les corps intermédiaires. L’ensemble du corps social doit se réapproprier sa ville, son territoire, la vie sociale ; ses élites, notamment ses élus, doivent réapprendre à penser leur monde et à s’emparer de la pensée prospective.
Il existe un cadre scientifique pour définir des actions audacieuses et innovantes : les notions de démocratie délibérative, d’intelligence collective, de transformation collective, d’écosystèmes complexes innovants et transformants, de capital social et de lien civique, de philosophie démocratique, de prospective et d’intelligence économique, de logotique[2], fournissent un référentiel très riche pour agir.
Il est grand temps de réaliser un sursaut, un réveil des énergies individuelles et collectives. Comme l’écrit encore Bruno Latour : « Le problème, c’est que le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens – et encore moins les partis dits écologiques –, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger. On sait qu’il faut ancrer toutes les pratiques dans un sol, que les conditions matérielles doivent être « durables », que l’économie doit être « circulaire », mais on sait aussi que chacun de ces souhaits entre en conflit avec toutes les décisions prises antérieurement sur l’équipement des villes, les choix énergétiques, les engagements internationaux, le droit de propriété, les formes d’agriculture, etc. Réorienter vers le terrestre, c’est, par définition, multiplier les controverses sur tous les sujets possibles de l’existence quotidienne et nationale, sans que l’État possède les réponses »[3]. Sans omettre la prise en compte du caractère européen et international de cette dimension écologique où de grands États – Amérique, Russie et Chine – sont clairement des pollueurs de premier ordre et en partie indifférents à notre écosphère.
3- Développer une nouvelle pensée politique, voire une nouvelle théorie de l’action publique
Nous sommes face à un danger réel qui s’autoentretient, la bureaucratie nous envahit insidieusement. A l’instar d’un pyrocumulonimbus (orage de feu) résultat direct de la capacité d’un feu à créer son propre système météorologique, la bureaucratie engendre une bureaucratie décuplée.
Un tel dysfonctionnement devient chaotique et il est difficile de le faire régresser.
Il a d’abord deux principaux inconvénients :
- Il perturbe nos capacités à percevoir la réalité exacte des situations
- Il ne permet pas aux gouvernants de conduire des politiques publiques adaptées car non seulement l’État trop souvent est aveugle mais il impuissant.
Cet aveuglement s’aggrave sans cesse ; cette incapacité à bien décider et à bien agir augmente.
En outre ce dysfonctionnement est fractal : il atteint les mécanismes centraux de l’État comme les cellules agissantes de nos services publics où un taylorisme systématique décourage les acteurs. Inutile d’écrire ce qu’il adviendra lorsque existera un recours généralisé de l’IA.
Quelques exemples donneront une idée de l’ampleur du désastre cognitif comme du dysfonctionnement opérationnel.
Dans l’éducation nationale la mise en place de ParcoursSup apparait comme un dispositif par trop complexe, angoissant pour beaucoup de jeunes et de parents, et ce d’autant plus qu’il est fondé sur le dogme d’une sélection précoce. Ce dispositif manifeste le repli d’une administration sur la seule recherche de son efficience interne sans égard aux finalités ni aux choix pertinents pour les atteindre. Que dire du témoignage d’une professeur des écoles stagiaire en apprentissage sur des protocoles éducatifs qui procéduralisent et minutent les actes éducatifs. A ma question sur l’application effective de ces injonctions pratiques elle me répondit qu’elle ne les utilisait pas sauf lorsqu’elle était inspectée en classe.
Dans le domaine de la santé j’ai échangé récemment avec une pédiatre qui à l’hôpital public ne devait accomplir que des tâches de prévention. L’interrogeant sur le fait de savoir si l’acte même d’accomplir aussi des tâches de soin n’enrichirait pas son expérience elle ne me contredit pas mais insistait sur l’obligation de la règle.
Voilà des micro exemples de ce qu’Ibrahim Fall décrit comme le travail réel. Ces coupures artificielles entre les tâches et les fonctions, les métiers mêmes et les responsabilités, ne peuvent que nuire à l’efficacité globale du service et détruisent toute vision d’ensemble.
Ils témoignent aussi de l’existence d’un fossé croissant entre l’encadrement intermédiaire et les cadres dirigeants. Ils supposent l’emploi systématique d’un micro-management dérisoire. J’ai observé ainsi sur beaucoup de visages un désenchantement, ressenti de véritables frustrations professionnelles. Comment bâtir une véritable réforme de l’État et de notre secteur public dans ces circonstances ? Comment remettre de la confiance entre les services publics et les populations. Comment les politiques et les gouvernants peuvent-ils supposer que leurs programmes politiques déjà entachés de constructions hâtives puissent être appliqués par des organisations affaiblies ? Ne voit-on pas le terreau d’aigreurs et de ressentiments ainsi fabriqué, propice à des risques d’effondrement de piliers entiers de notre société et qui nous fragilisent vis-à-vis de l’extérieur ?
J’ai aussi de la tristesse pour cet agent de la SNCF à qui je demande par téléphone des billets de train alors qu’il se débat avec une informatique peu ergonomique. Parfois de l’impatience lorsque, passager aérien, je fais face à des complications croissantes. De la colère lorsque j’observe une croissance de la pauvreté et des inégalités sociales dans un pays riche malgré tout, ou lorsque des amis au chômage se voyaient proposer à l’époque de Pôle Emploi, des stages de formation ou des emplois totalement inadaptés à leurs profils respectifs. Pris séparément ce sont là quelques anecdotes. Dans une vision d’ensemble ce constat appuie la thèse d’un désordre de l’État et d’une désorganisation sociale croissante.
C’est pourquoi si une analyse rigoureuse et collective n’est ni faite ni partagée aucun programme politique ne peut être fondé.
J’en terminerai avec quelques principes de base, parmi d’autres :
- Penser ensemble la réforme de l’État, administration centrale, collectivité territoriales et Europe : comment appliquer le principe de subsidiarité en partant du bas …mais avant qu’une concertation soit efficace, nous prévient encore Bruno Latour, : « il faut donc un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique. Description forcément controversée, contradictoire, mais indispensable pour redéfinir les missions de l’État ».
- Expérimenter ensuite, ou parallèlement, une administration centrale de ministère en la transformant en agence publique intégrant les services déconcentrés et les établissements publics et opérateurs, ce qui signifie une instance de pilotage stratégique autour du ministre véritable patron dans le cadre de la co-responsabilité gouvernementale [4].
- Une vraie décentralisation doit signifier une véritable autonomie financière et fiscale des collectivités : les régions métropolitaines ainsi que les DROM et COM devront en être les piliers à condition d’une articulation avec les départements (revenir pour cela au conseiller territorial). Toutefois la proposition de Jean-Louis Borloo en faveur d’un État fédéral mérite d’être examinée voire expérimentée.
- Abolir le non cumul des mandats mais limiter le nombre de mandats consécutifs
- Créer un haut conseil stratégique autour du gouvernement, des préfets et des présidents de région.
- Mettre en application le principe le principe de subsidiarité et surtout décider au bon niveau, y compris au sommet de l’État mais à chaque échelon toutes les parties prenantes publiques et privées étant rassemblées.
- Appliquer enfin une Intelligence économique, une réflexion prospective et une stratégie d’influence autant d’ingrédients essentiels pour une action efficace aux niveaux national régional, national, européen et international.
- Reconvoquer les entités représentatives aux réunions supérieures de décision pour faire que les syndicats, dont les syndicats professionnels, se fassent caisses de proposition, de diffusion des enjeux et orientation, de suggestions complémentaires, et ne soient plus de simples organes de représentation et contestation.
Par ailleurs dans de le domaine essentiel de la formation des fonctionnaires, il serait pertinent d’approfondir le tronc commun de l’INSP qui doit être repensé, amplifié et piloté pour former des cadres dirigeants publics d’une autre manière. Car il faut remettre de l’intelligence collective dans notre système public en cessant de confondre management stratégique et gestion au détriment du premier afin de pouvoir changer de cap pour apprendre à prospérer. Il est nécessaire que de nouvelles élites administratives rompent le silence sur un existant sans issue et tracent des pistes pour un avenir moins morose. Évidemment la plupart du temps ces élites sont séparées des autres de l’économie et de l’entreprise, de la recherche et de l’innovation technique, des universités, des médias, etc. Tout les sépare ! Le milieu dans lequel elles vivent, les ruptures culturelles auxquelles elles sont confrontées, l’objet de leur activité, la puissance des obstacles qu’elles rencontrent. Mais toutes – en tout cas une partie de chacune d’elles – décrivent des voies nouvelles et elles ont un point en commun : elles ne sont pas des fins par elles -mêmes. Ces échelons avancés ne sont que des points de départ à partir desquels les réflexions peuvent se multiplier à l’infini.
Ces nouvelles élites finiront un jour ou l’autre par être entendues. Il faut qu’elles puissent être réunies suffisamment longtemps pour échanger librement et définir ensemble quels sont les nouveaux paradigmes qui peu à peu se mettent en place[5].
[1] Anne Muxel, Pascal Perrineau, Inventaire des peurs françaises, Odile Jacob, 2026
[2] Francis Massé, La Logotique, L’harmattan, 2023
[3] Opus cité
[4] Francis Massé, Urgences et lenteur, Politique, Administration, Collectivités, un nouveau contrat (deuxième édition revue et augmentée), Fauves Éditions, 2020
[5] Francis Massé. Refonder le politique. 251 pages. Nuvis, 2012.
[6] Francis Massé. Refonder le politique. 251 pages. Nuvis, 2012.