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Incendies en Gironde : quelles leçons des contrefeux pour mieux anticiper …

(Chronique née d’un dialogue avec François Dubroca, économiste, ancien chercheur et ancien dirigeant d’une entreprise historique du massif landais. [1])

« L’acte du forestier est un acte centenaire ».  Bertrand de Jouvenel [1]

« Un été que je n’ai jamais vu, que je ne croyais pas possible dans nos climats tempérés : des journées où le thermomètre à l’ombre montait à 45 degrés, plus un brin d’herbe, plus une fleur au 1er juillet, les arbres jaunis perdant leurs feuilles, la terre fendue s’ouvrant comme pour nous enseveli, l’effroi de manquer d’eau d’un jour à l’autre ».  George Sand [2]

« La difficulté n’est pas de prévoir l‘avenir, mais de s’y préparer ».  Périclès.

 

Les grands incendies dans les Landes de Gascogne de l’été 2026 a été une tragédie pour le territoire néo-aquitain. Elle restera comme l’expérience d’un territoire confronté à un risque que l’on croyait pouvoir contenir.

Des milliers d’hectares de forêt brûlés, des milliers de personnes évacuées et, au-delà du drame humain, environnemental et économique, des incendies révélant nos difficultés à anticiper et à organiser collectivement la gestion des risques dont la nature évolue plus vite que nos cadres habituels d’action.

L’histoire de la forêt des Landes de Gascogne constitue un véritable cas d’école. Elle montre comment une politique publique conçue sur plusieurs décennies peut transformer profondément un territoire et faire émerger une économie entière.

Elle met surtout en évidence l’interaction de trois temporalités : celle de la nature, celle de l’économie et celle de l’action publique. Cette histoire de la forêt landaise et girondine fait notamment écho à nos réflexions sur le temps politique[3] . Elle illustre comment une politique publique conçue sur plusieurs décennies peut donner naissance à une économie entière, laquelle évolue ensuite sous l’effet des mutations technologiques et de la mondialisation. Ici se crée une philosophie du temps long à l’opposé des effets médiatiques, souvent destructeurs de la pensée positive. Cette histoire démontre le rôle clé des individus et leur détermination à agir en conciliant intérêt général et intérêts privés. Elle souligne aussi le fait quune ressource naturelle n’est pas une richesse en soi ; c’est l’intelligence collective qui l’organise, la transforme et la valorise qui crée durablement la prospérité. N’est-ce pas notre véritable défi collectif aujourd’hui en France ?

À l’heure où nos sociétés sont dominées par l’urgence et l’immédiateté, cette histoire multiséculaire nous rappelle que certaines transformations essentielles ne peuvent être pensées que dans le temps long.

 

Une forêt qui n’existait pas vraiment

Avant le Second Empire, une grande partie des Landes de Gascogne était constituée de marécages, de landes et de terres difficiles à cultiver. La population était faible et les activités économiques limitées. Cette région nourrissait des images variées, voire une imagination débordante au point d’en faire parfois une sorte de Sahara peuplé de dromadaires, ou d’y considérer ses habitants comme le maillon manquant entre le singe et l’homme… C’était par ailleurs un lieu de passage traversé par le chemin de Compostelle qu’Alain Juppé, Maire de Bordeaux, a souhaité symboliser par une jolie colonne place de la Victoire.

A l’origine, au XIX -ème siècle, des ingénieurs et des responsables publics vont progressivement imaginer une transformation radicale de ce territoire.

Nicolas-Thomas Brémontier travaille à la fixation des dunes grâce au pin maritime. Jules Chambrelent démontre ensuite que le drainage des terres permet leur assainissement et leur mise en valeur. Il développe notamment un réseau de fossés — les crastes — qui structure encore aujourd’hui le territoire. Des ingénieurs comme Henri Crouzet qui participe au creusement des canaux de drainage et aux travaux d’assainissement et Guillaume Desbiey dont les études ont largement inspiré les précédents, contribuent à la réflexion. Toussaint de Cornulier joue également un rôle important dans la diffusion de ces idées novatrices dès 1823.

La loi du 19 juin 1857 constitue une étape décisive [4]. L’État organise l’assainissement et le boisement des Landes de Gascogne. Mais cette transformation ne repose pas uniquement sur l’État. Les communes, propriétaires d’une grande partie des terres, sont incitées à les vendre à des propriétaires privés, à charge pour eux de les boiser.

C’est ainsi que se constitue progressivement un immense massif forestier, très majoritairement privé. Le processus est remarquable par sa durée : il faut expérimenter, convaincre, organiser, financer, planter, construire des routes et des infrastructures, puis créer progressivement une véritable filière économique.

Il aura fallu plusieurs générations pour transformer ce territoire : depuis 1830 environ jusqu’à 1930 ! C’est probablement la première leçon de cette histoire.

 

De la résine au bois : une première bifurcation [5]

Le premier moteur économique de la forêt n’est pourtant pas le bois mais le gemmage. L’arbre est un sous-produit de la gemme, déjà une révolution en soi en comparaison avec le passé. Les résiniers récoltent l’oléorésine des pins. Après transformation, elle permet notamment de produire la térébenthine et la colophane, utilisées dans de nombreuses activités industrielles.

Pendant plusieurs décennies, la valeur de la résine dépasse celle du bois, qui n’est alors qu’un produit secondaire. François Dubroca rappelle ainsi que «la gemme constitue la principale ressource des propriétaires ».

La forêt fait progressivement naître une nouvelle économie : des emplois, des entreprises, des scieries, des infrastructures ferroviaires, des coopératives et des organisations professionnelles. Mais répétons-le une ressource naturelle n’est jamais une richesse en soi. C’est l’intelligence collective qui l’organise, la transforme et la valorise qui crée durablement la richesse.

Les résiniers qui faisaient les récoltes étaient payés en pourcentage de la gemme récoltée. Pendant la période d’une quarantaine d’années le prix de la gemme n’a cessé de croître et la part propriétaire/gemmeur s’est déséquilibrée au profit des propriétaires ce qui a entraîné de graves conflits entre propriétaires et syndicat des gemmeurs. Conflits consubstantiels aux évolutions.

Après les grands incendies entre 1939 et 1949, 400 000 ha de forêt, soit près de la moitié du massif ont été brûlés. De plus en 1949, 82 pompiers sont morts sur l’initiative d’un contre-feu mal approprié. Le contre-feu d’abord interdit, a mis quelque temps avant d’avoir été réutilisé et il reste très réglementé. Ces évènements tragiques marquent de façon indélébile l’inconscient collectif et expliquent toujours nos comportements ultérieurs.

A partir de 1949 la volonté des pouvoirs publics, des municipalités et des propriétaires font abandonner la forêt comme production de gemme et décident de faire une forêt uniquement basée sur la production de bois. (Pendant longtemps on a considéré le pin maritime comme un mauvais bois : après son exploitation de la gemme il était souvent donné aux métayers ; « C’était le bois du pauvre donc un pauvre bois » disait alors Jean-Paul Maugé, ingénieur agronome et expert forestier.
Au cours des trente années suivantes et sous l’impulsion de Jean-Paul Maugé est née une gestion nouvelle de la forêt avec pour caractéristique le ligniculture et itinéraire de la sylviculture (éclaircie), la fertilisation des sols, la modernisation de la croissance.

À partir des années 1960, cette révolution liée aussi à la concurrence internationale, à l’émergence des résines de synthèse et à l’augmentation du coût de la main-d’œuvre fragilisent progressivement l’activité. Dans les années 1970 et 1980, le gemmage disparaît presque totalement. Le bois prend donc alors le relais. Ce qu’il faut noter en particulier est le changement dans la perception du revenu : tandis que les recettes provenant de la production de la gemme sont annuelles, celles liées à la sylviculture engendre des revenus croissants tous les dix ans.

Cette transition constitue une nouvelle bifurcation économique. La forêt change de modèle et s’oriente vers davantage de transformations. Que faire de la ressource qu’elle constitue ? La transformation du bois se résume trois étages :

  • Papier et cellulose
  • Panneaux et emballages
  • Bois d’industrie

Aujourd’hui, la valeur peut aller encore plus loin : matériaux biosourcés, construction bas carbone, nouveaux composites, chimie verte, ingénierie du bois.

Du XIXᵉ au XXIᵉ siècle, la valeur de la forêt s’est ainsi déplacée : de la résine au bois, puis du bois vers une ingénierie d’application multi ressources. Mais François Dubroca nous prévient d’une faiblesse historique : « la France a longtemps été capable de produire du bois sans parvenir suffisamment à développer les transformations à plus forte valeur ajoutée ». A dire vrai, la question forestière constitue une question industrielle. Produire une ressource ne suffit pas ; il faut savoir l’organiser, la transformer et en capter et en promouvoir la valeur.

 

Une forêt progressivement vidée de ses hommes

Un autre aspect de l’histoire est mis en évidence par François Dubroca qui trouve tout son poids aujourd’hui :  pendant la période du gemmage, la forêt était parcourue quotidiennement par une population importante de résiniers. Un départ de feu pouvait être rapidement repéré. Or cette présence humaine s’est considérablement réduite. François Dubroca résume cette évolution de manière particulièrement forte : « la disparition des bergers, puis des résiniers, puis des bûcherons, enfin la systématisation de la mécanisation généralisée a fait disparaître une présence humaine qui jouait aussi un rôle de prévention ».

Car cette régularité présentielle avait une fonction implicite : observer, discerner, signaler. La forêt était cliniquement regardée. Aujourd’hui elle l’est beaucoup moins. La disparition de l’homme du massif forestier est donc en elle-même devenue un facteur de risque.

 

Les risques étaient pourtant connus

Certes les principaux risques sont depuis longtemps identifiés : inflammabilité du pin, proximité des habitations en Gironde, continuité de la végétation, insuffisance du débroussaillage, surveillance irrégulière. De surcroit la réglementation existe. Le problème est donc moins l’absence de règles que leur application effective et leur articulation avec les réalités économiques et territoriales.

François Dubroca insiste dur ce point fondamental : « la réglementation est adaptée, mais le débroussaillage est mal ou pas appliqué ». Comme nous l’avons vécu cet été, la tentation est grande pendant une catastrophe, de rechercher des coupables plutôt que des solutions. La facilité est alors de conclure qu’il faut une nouvelle réglementation. Mais une règle supplémentaire ne résout pas nécessairement un problème lorsque les règles existantes ne sont déjà pas suffisamment respectées. La seule question qui s’impose est de savoir comment organiser durablement la prévention.

 

Une même forêt, plusieurs cultures opérationnelles du traitement des feux

Les incendies de 2022 ont également fait apparaître une autre question : celle des méthodes de lutte contre les grands feux.

François Dubroca attire notre attention sur les différences de culture opérationnelle entre les sapeurs-pompiers landais et girondins [6]. « Les premiers ont historiquement développé une culture très forestière : connaissance du massif, des pistes, des accès, des comportements du feu. Les seconds interviennent dans un département où la protection des zones habitées et des populations occupe également une place très importante ». Un RETEX officiel Girondes-Landes d’octobre 2022 avait d’ailleurs formulé dix propositions pour améliorer l’anticipation, la prévention, et la réponse aux crises.

Il ne s’agit évidemment pas d’opposer les uns aux autres. La mission interministérielle chargée d’examiner la prévention et la lutte contre les incendies relève ainsi que les feux exceptionnels de 2021 et 2022 ont conduit les professionnels à s’interroger sur leur doctrine et leurs méthodes respectives. Elle mentionne notamment les prises de position publiques de sapeurs-pompiers des Landes mettant en question certaines méthodes employées en Gironde, par exemple le choix d’« attendre » le feu le long des routes plutôt que de s’enfoncer dans le massif pour attaquer directement le foyer. La mission recommande précisément de confronter ces points de vue afin d’envisager, si nécessaire, des évolutions. Alain Rousset, président de la Région Nouvelle Aquitaine, a pu s’exprimer devant la presse pour pourfendre l’inaction subie depuis lors qui en quelque sorte a participé à ce nouveau et tragique incendie.

Cette controverse ne doit donc pas être comprise comme un affrontement entre une bonne et une mauvaise doctrine. Elle révèle plutôt une difficulté beaucoup plus générale : que faire lorsque l’évolution du phénomène remet en question les cadres professionnels construits pour y répondre ? Ces incendies de 2022 ont d’ailleurs conduit à un changement opérationnel important avec le recours aux coupes tactiques, utilisées pour créer en urgence des zones d’appui au sein des massifs. Le Sénat a pu qualifier de majeure cette évolution de changement doctrinal.

Le feu oblige donc à faire évoluer non seulement les moyens, mais aussi les représentations et les doctrines qui ont une influence au moins aussi importante dans l’histoire comme nous l’a appris le grand médiéviste Johan Hinzinga en constatant qu’au-delà des représentations de la réalité il faut rechercher le véritable intérêt [7].

 

Sortir de la logique de l’urgence

Face à une catastrophe, la tentation est grande de rechercher immédiatement une solution visible : davantage de moyens à travers davantage de structures, davantage de règles, davantage d’interventions.

Mon interlocuteur m’interpelle : « surtout ne pas oublier que les premières recherches sur la lutte contre l’incendie ont été menées dès 1990 par le lieutenant Perez sur l’éclosion et la propagation du feu et des recherches aussi sur des ralentisseurs comme les mouillants/moussants ».

Mais la réaction immédiate ne constitue pas nécessairement une politique de prévention. La géographe Pauline Vilain-Carlotti souligne ainsi « le risque d’une vision exclusivement sécuritaire du risque incendie » : l’adaptation des territoires doit être pensée en amont. Cette approche rejoint profondément la réflexion de Bertrand de Jouvenel sur la forêt : « L’acte du forestier est un acte centenaire. »

La forêt nous oblige à penser autrement. On ne plante pas aujourd’hui un arbre pour répondre à une urgence médiatique. On le plante pour un futur que l’on ne verra peut-être pas soi-même. Par ailleurs il existe aujourd’hui certains courants de pensée opposés à la poursuite de la culture du pin. Mais quelle autre solution s’interroge François Dubroca ? « Les chênes poussent certes mais ne se développent pas, ils restent rabougris. » Le problème majeur est, à ses yeux, l’efficacité et les modalités du débroussaillement de la forêt et des pare en théorie est obligatoire selon les cas tous les cinq ans.

 

La forêt comme système

La forêt landaise montre également les limites d’une approche fragmentée. Le propriétaire forestier considère ses massifs comme autant de composantes de son patrimoine. L’industriel projette leur exploitation en fonction de ses débouchés. Le pompier pense en termes de moyens et d’accessibilité stratégiques des espaces dans la lutte contre le feu. L’élu conçoit l’équipement de son territoire en termes de sécurisation et de développement économique et territorial optimisé. L’habitant, lui, perçoit son lieu de vie en termes d’agréments, d’accessibilité et de sécurité partagés. L’écologiste enfin raisonne en termes de préservation des milieux naturels conjuguer les désirs des habitants et la vie même des populations animales et végétales au sein des espaces naturels Quand donc en France apprendrons-nous à organiser des débats en présence de tous les acteurs concernés et en organisant de véritables controverses ?

Tous ont une part de vérité. Mais aucune de ces vérités ne suffit à elle seule. La forêt est un système. Sa gestion suppose donc de mettre autour de la même table ceux qui la cultivent, ceux qui l’exploitent, ceux qui y vivent, ceux qui la protègent et ceux qui en organisent l’avenir.

Nous savons additionner les expertises ; nous savons moins bien les faire dialoguer. En dépit de nombreux rapports publics dont celui précité de Bertrand de Jouvenel se projetant vers la forêt du XXIème siècle en 1977 [8], ce qu’il préconisait reste d’actualité :

  • La forêt doit remplir trois fonctions indissociables : produire du bois, protéger les milieux naturels et accueillir la société ;
  • Il n’existe pas une forêt française mais des forêts françaises très diverses ;
  • Le véritable problème n’est pas seulement de produire du bois mais de créer une filière industrielle performante ;
  • La recherche, l’innovation et la gestion sylvicole doivent être renforcées.

Par ailleurs, la contribution la plus originale de De Jouvenel est d‘appliquer à la forêt sa philosophie de la prospective : gouverner consiste à préparer des futurs lointains plutôt qu’à surréagir aux urgences du présent. N’oublions jamais que la forêt est privée et que tout le monde se l’approprie : chasseurs, cueilleurs de champignons, promeneurs, campeurs… On ne lui paie jamais l’oxygène qu’elle dégage par évapotranspiration, ni l’eau qu’elle produit !

 

Le paradoxe de la propriété

L’histoire landaise révèle également un paradoxe. L’État a autrefois organisé une vaste privatisation du massif afin de permettre son développement. Aujourd’hui, la propriété forestière est extrêmement fragmentée, notamment sous l’effet des successions.

François Dubroca formule à ce sujet une remarque très forte : « la parcelle n’est plus un investissement mais une épargne ». Cette fragmentation desdites parcelles vue en termes de propriétés individuelles rend plus difficile une gestion cohérente et collective du massif. Il ne s’agit pas nécessairement de revenir à la propriété publique, mais de trouver de nouvelles formes de coopération permettant de gérer ensemble ce qui appartient à des propriétaires différents. L’enjeu réel n’est donc plus seulement de réglementer. Il est d’organiser la coopération.

 

L’agroforesterie : une piste parmi d’autres

La question de l’agroforesterie illustre cette nécessité de sortir des raisonnements binaires. Faire revenir temporairement des activités agricoles ou pastorales dans certaines zones peut présenter des avantages : entretien du couvert végétal, limitation de certaines friches et retour d’une présence humaine.

François Dubroca apporte toutefois une nuance selon laquelle cette solution peut être pertinente dans les premières années de croissance des pins, mais devient ensuite plus difficile lorsque les besoins de l’arbre et ceux des activités agricoles entrent en concurrence. Son intérêt est cependant évident sur un point : elle fait revenir des hommes dans la forêt.

Il ne saurait y avoir une solution unique, la combinaison intelligente de plusieurs solutions selon les territoires et les périodes est le bon chemin. La visite du Premier ministre en Gironde, accompagné d’autres membres du gouvernement, montre bien la nécessité d’une approche globale donc systémique et de long terme. Ce qui implique de remettre du sens dans notre démarche publique.

 

Mann Gulch : quand les professionnels perdent leurs repères

C’est à ce moment de la réflexion que l’exemple de Mann Gulch, dans le Montana, devient particulièrement éclairant.

Le 5 août 1949, un groupe de quinze pompiers parachutistes est envoyé combattre un incendie dans la forêt nationale d’Helena, au Montana. Le feu paraît initialement maîtrisable. Mais la chaleur, le vent et la configuration du terrain provoquent une évolution extrêmement brutale du feu. Treize pompiers périront. Le chef du groupe, Wagner Dodge, comprend que ses hommes ne peuvent plus simplement courir devant les flammes. Il leur ordonne d’abandonner leur matériel et tente d’allumer devant eux un feu d’échappement, afin de créer une zone déjà brûlée dans laquelle ils pourraient se réfugier.

Pour des pompiers entraînés à combattre le feu, l’ordre paraît incompréhensible : abandonner leur matériel et allumer eux-mêmes un feu semble exactement contraire à leur métier. Ils ne le suivent pas. Treize hommes meurent. L’événement deviendra ensuite un cas majeur dans la réflexion de Karl Weick sur les organisations et le sensemaking, c’est-à-dire la construction collective du sens.

Le problème n’est pas simplement que les hommes aient pris une mauvaise décision. C’est que leur cadre habituel d’interprétation ne leur permettait plus de comprendre la situation nouvelle dans laquelle ils se trouvaient. Lorsque la réalité change brutalement, les procédures et les réflexes qui avaient permis de réussir jusque-là peuvent devenir insuffisants. Mann Gulch constitue depuis lors un cas majeur de retour d’expérience dans le monde de la lutte contre les feux de forêt [9].

 

Notre-Dame : reconstruire le sens dans l’action

L’incendie de Notre-Dame de Paris, fournit un exemple très différent mais étonnamment proche.

Le feu se déclare sur la toiture le 15 avril 2019, peu après 18 h 30. Près de 600 pompiers seront mobilisés au cours de la nuit. Les conditions d’intervention sont particulièrement complexes : les flammes progressent rapidement, la flèche finit par s’effondrer et les possibilités d’intervention depuis l’extérieur sont limitées. Alors en situation de responsabilité le général Jean-Claude Gallet prend deux décisions qui prennent alors tout leur sens.

La première consiste à séparer le poste de commandement, afin que la conduite de l’intervention puisse être menée tout en maintenant un dialogue avec les nombreuses parties prenantes : responsables politiques, autorités, médias, etc.

La seconde consiste à demander des cartes de Notre-Dame et à recueillir les informations provenant des personnes qui sont directement au contact du bâtiment et du feu.

 

Autrement dit : il faut simultanément agir et comprendre.

Isabelle Barth résume cette démarche par une formule très forte :« donner du sens pour que cesse le chaos » [10]. C’est précisément ce que Karl Weick appelle la construction du sens : un processus collectif permettant de produire une interprétation suffisamment plausible d’une situation pour pouvoir agir ensemble.

Mann Gulch et ‘Notre-Dame’ racontent donc deux histoires presque opposées. À Mann Gulch, le sens collectif s’effondre alors que la situation devient incompréhensible. À Notre-Dame, le commandement cherche au contraire à reconstruire en permanence une représentation commune de la situation afin de pouvoir agir.

Dans les deux cas, une même leçon apparaît : lorsque l’environnement change, les cadres de référence doivent pouvoir évoluer avec lui. Karl Weick désigne cette pratique par le terme Enaction.

 

Le véritable contrefeu

On n’aurait garde d’oublier que l’incendie de 1949 a causé la mort de 82 personnes. C’est donc avec précaution eu égard à la mémoire de ces victimes, que nous employons la métaphore du « contrefeu ». Cette notion de « contrefeu » prend tout son sens néanmoins. Un contrefeu consiste à utiliser intelligemment le fonctionnement du feu pour empêcher celui qui arrive de progresser. Le paradoxe est fascinant : pour lutter contre le feu, il faut parfois savoir utiliser le feu. C’est d’ailleurs ce qu’évoque Pauline Vilain-Carlotti dans son livre lorsqu’elle explique, s’agissant des feux dans la garrigue méditerranéenne la pratique de pyrodiversité où le passage du feu participe de l’écologie du milieu. Mais elle s’empresse d’ajouter que le changement climatique modifie cet équilibre [11].

Cette idée de « contrefeu » ne peut-elle pas être transposée à notre société ? Face au changement climatique, aux incendies, au vieillissement des infrastructures, à la transformation industrielle ou encore à la disparition de certaines activités agricoles – l’arrachage des vignes avec abandon, provisoire ou non, de toute culture des surfaces et repousse de tapis sauvages de petites herbes s’asséchant avec la variation climatique n’en- est-il un exemple ? -, nous cherchons trop souvent à éteindre le feu une fois qu’il est déclaré. Or la véritable prévention consiste à préparer le terrain avant la crise.

Cela suppose du temps, de la planification, de la coopération, des expérimentations, des controverses et parfois des décisions dont les résultats ne seront visibles que plusieurs décennies plus tard. Pauline Vilain- Carlotti [12] insiste sur l’urbanisme débridé et le déclin des sociétés agricoles. Les terres cultivées et entretenues d’autrefois sont trop souvent devenues des friches. Je peux moi-même observer en effet dans les zones de viticulture de cette si belle région bordelaise les conséquences liées aux décisions de supprimer près d’un tiers du vignoble sans qu’une contrepartie physique ait été envisagée. Les friches se multiplient tandis qu’en parallèle l’autosuffisance alimentaire de notre pays se réduit.

 

Une leçon pour notre société ?

La forêt landaise raconte finalement beaucoup plus qu’une histoire forestière. Elle narre comment une société peut transformer un territoire lorsqu’elle accepte de penser au-delà de l’urgence. Elle relate le rôle de l’État, mais aussi celui des collectivités, des propriétaires, des entrepreneurs, des ingénieurs, des assureurs, des chercheurs et des populations.

Cette histoire devrait nous rappeler qu’une politique publique peut produire des effets considérables lorsqu’elle s’inscrit dans le temps long. En même temps elle exemplifie le fait qu’un modèle construit hier doit être continuellement adapté aux transformations économiques, climatiques et sociales.

Or, nous sommes continuellement en présence d’un même et double mécanisme bureaucratique : d’une part, la réduction d’un problème à traiter à une seule variable : ici le risque du feu, là une question économique, là encore une question écologique ou sociale ; d’autre part, notre incapacité à ne prendre une décision claire, pragmatique et durable (réellement appliquée dans le temps et actualisable), avec toutes les parties prenantes rassemblées au même moment autour de la table

Les incendies de 2022 et de 2026 nous enseignent donc à leur tour qu’une doctrine efficace dans un environnement donné peut devoir évoluer lorsque le phénomène change. Et les exemples de Mann Gulch et de Notre-Dame nous rappellent une autre évidence : dans les situations extrêmes, la question n’est pas seulement de disposer de moyens ; il faut encore être capable de comprendre collectivement ce qui est en train de se produire.

La leçon des incendies n’est donc pas seulement de mieux lutter contre le feu. Elle est de comprendre ce qui permet au feu de devenir incontrôlable. Elle est aussi de savoir remettre en question nos cadres de pensée lorsque la réalité change. Et surtout, elle nous invite à construire en amont les « contrefeux » et les « pares-feux » qui permettront demain d’arrêter ou de prévenir toute crise, incendie ou autre. Gouverner dans le temps long signifie donc ne pas attendre l’incendie pour commencer à préparer les composantes d’un « contrefeu ». C’est déjà ce qui avait été mis en avant durant la pandémie de COVID : à côté du principe de prévention, celui de précaution, existe aussi celui de préparation [13]. Anticiper en réappréciant régulièrement les situations pour mieux prévenir ! Manager en se rappelant que les termes ménager (prendre soin) et manager ont la même origine étymologique.

 

[1] Bertrand de Jouvenel, prospectiviste, fondateur de la revue FUTURIBLES a été chargé en 1977 par le Premier ministre Raymond Barre d’un rapport sur la forêt

[2] George Sand décrivait la canicule en France le 15 septembre 1870 dans Le Journal d’un voyageur pendant la guerre

[3] Francis Massé, Urgences et lenteur Première et deuxième édition revue et augmentée Préface d’Anne-Marie Idrac ;

[4] La loi lance officiellement le projet. Elle impose aux communes d’assainir et de boiser progressivement leurs landes limitant les plantations à un douzième de leur superficie chaque année, sauf décision contraire. L’État accompagne les communes par le financement des routes, des fossés, et si nécessaire des travaux eux-mêmes.

[5] Pierre Veltz ; Bifurcations : Réinventer la société industrielle par l’écologie, Éditions de Aube, 2024 ; Après la ville : défis de l’urbanisation planétaire, Seuil, 2025

[6] Les sapeurs-pompiers sont constitués de professionnels et de volontaires engagés. Ils sont organisés en diverses brigades réparties sur le territoire national. Ils sont rémunérés différemment selon leurs catégories respectives.

[7] Johan Huizinga, L’automne du Moyen Âge, précédé d’un entretien avec Jacques Le Goff, Petite bibliothèque Payot, 2015.

[8] Opus cité

[9] Isabelle Barth, Éteindre des incendies par le sens, un hommage à Karl Weick

Secrétaire général, The Conversation France, Université de Strasbourg, The Conversation 21 juin 2026

[10] Opus cité

[11] Opus cité

[12] Pauline Vilain-Carlotti, L’Épreuve du feu. Habiter autrement la Terre. Flammarion 2026. Cf aussi le Nouvel Obs, du 23 au 29 juillet 2026.

[13] Alors que le principe de prévention s’applique dans un contexte d’environnement certain ; celui de précaution concerne un environnement incertain. Le principe de préparation se place dans un autre contexte : il présuppose l’arrivée effective de la catastrophe et incite à préparer les actions à mener dans ce cas pour éviter le pire.