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Francis Massé - Quelques petits pas de côté pour de grandes avancées sociales

Quelques petits pas de côté pour de grandes avancées sociales

Et si, pour avancer, nous commencions par prendre un peu de recul ?

Cette chronique part d’une conviction simple : prendre de la distance, se décentrer n’est pas renoncer à agir. C’est parfois la meilleure manière de retrouver l’essentiel, de se recentrer et, finalement, de mieux agir.

Nous vivons dans une société saturée d’urgences, de controverses, d’informations et de réactions immédiates. Nous débattons sans cesse des moyens, beaucoup moins des finalités. Nous nous querellons sur les dispositifs sans toujours nous demander à quel principe ils devraient répondre. Et s’ils sont compatibles entre eux.

Une question me paraît, à cet égard, particulièrement française : n’avons-nous pas une fâcheuse tendance à séparer les principes de leur mise en œuvre concrète ?

Il faudrait donc parfois faire quelques pas de côté. Naturellement non pas pour fuir les problèmes, mais pour les regarder autrement.

Je partirai, dans cette chronique, de quelques sujets très actuels dans nos débats : la mort, la formation, la retraite, les médias. Des sujets apparemment différents, mais qui ont un point commun : nous avons progressivement perdu de vue certaines évidences humaines qui devraient pourtant guider nos institutions. Il nous faut aujourd’hui regarder autrement le réel pour retrouver du sens et rendre l’action possible. Il nous faut partir du terrain franchement, expérimenter, puis théoriser,  dans une boucle récursive où il faut conceptualiser, prendre du recul, faire connaître et améliorer [1].

 

La mort

Il est souvent observé que la mort est, depuis plusieurs décennies, largement occultée dans nos sociétés contemporaines. Dans une civilisation dominée par le consumérisme, le jeunisme et la recherche de performance, nous supportons difficilement tout ce qui nous rappelle notre finitude.

La mort nous fait peur. C’est humain.

Mais lorsque cette peur devient collective et que nous refusons de regarder la finitude en face, elle peut produire un effet paradoxal : nous finissons par perdre le sens même de la vie.

Le vieillissement démographique de la France et de l’Europe en fournit une illustration. Une société qui vieillit, qui connaît une faible natalité et qui peine parfois à offrir à sa jeunesse, emploi, perspectives et confiance dans l’avenir doit nécessairement s’interroger sur son rapport au temps et à la transmission.

Car tout commence paradoxalement par la mort : mettre un enfant au monde, c’est accepter de l’inscrire dans la condition mortelle. Cette évidence pourrait pourtant conduire non pas au renoncement, mais à une formidable revalorisation de la vie.

Or nous sommes peut-être entrés dans une époque d’accélération, où tout doit aller plus vite[2]. On brûle les étapes comme on brûle sa vie, on voudrait immédiatement obtenir, réussir, consommer, changer, recommencer. Nous avons parfois perdu la capacité à donner de la densité au temps.

Prendre quelque distance avec la mort pourrait donc nous permettre de retrouver une certaine profondeur de la vie. Cette réflexion n’est d’ailleurs pas seulement philosophique. J’ai pu entendre, dans des débats, des positions allant jusqu’à considérer que la préservation de la planète devait primer sur la prise en considération de l’existence humaine, ou que la préoccupation écologique pouvait justifier une limitation volontaire des naissances, voire cesser d’engendrer.

Ces positions existent et ont existé à d’autres époques. Elles méritent d’être discutées sans caricature. Elles posent toutefois une question fondamentale : quelle place accordons-nous encore à l’être humain dans notre conception du progrès ?

Cette question rejoint directement celle de la santé. Une société qui considère l’être humain comme une fin en soi devrait naturellement accorder une place centrale à la prévention, au soin, à l’accompagnement de la vieillesse et à la protection des plus fragiles. Or notre système de santé connaît des tensions considérables, tandis que certains intérêts économiques peuvent tirer parti de certaines peurs et pousser à certains comportements de consommation parfois non pertinents. À l’inverse, la prévention et l’accompagnement des souffrants demeurent parfois insuffisamment valorisés.

Margaret Mead aurait proposé de voir dans un os humain ancien ayant été réparé après une fracture l’un des premiers signes de civilisation : quelqu’un avait dû prendre soin de quelqu’un d’autre. La formule, qu’il faut sans doute considérer comme une anecdote anthropologique plutôt que comme une définition scientifique de la civilisation, reste néanmoins éclairante. Une civilisation commence lorsqu’un être humain considère que la vie d’un autre mérite son temps, son attention et son aide.

C’est aussi une question de lien social. Lorsque les institutions cessent d’être perçues comme des instruments au service des personnes et de leur liberté, le sentiment d’appartenance s’affaiblit. L’engagement recule. La défiance progresse. Et lorsque plus personne ne croit véritablement aux institutions, il devient plus difficile de prendre collectivement de bonnes décisions.

Nous voici alors confrontés à une succession de réactions immédiates, de politiques corrigées dans l’urgence, de controverses permanentes et de décisions prises sous la pression du moment. La conséquence est patente : une société plus anxieuse, plus polarisée, plus violente.

Remettre la France debout ne commence donc-t-il pas par remettre les personnes debout ? dans leur dignité, dans leur sentiment d’utilité sociale et dans leur capacité à envisager l’avenir et à réagir avec une certaine sécurité ontologique.

Non pas en promettant une société sans risques — elle n’existera jamais — mais en permettant aux citoyens de retrouver suffisamment de confiance pour les affronter.

 

La formation

Lorsqu’un enfant naît, tout commence également par un acte de transmission.

Il faut l’accueillir, l’éveiller à sa sensibilité, développer son intelligence, lui transmettre des connaissances et progressivement lui permettre de devenir autonome.

Nous savons combien les enfants qui grandissent dans la guerre, la pauvreté ou l’exclusion peuvent en subir durablement les conséquences. Mais là encore, il faut prendre un peu de recul. Depuis des décennies, nous opposons trop facilement deux conceptions de la formation : d’un côté la formation générale, humaniste et émancipatrice ; de l’autre la formation professionnelle répondant aux besoins de l’économie.

Pourquoi faudrait-il choisir ? Une société libre repose sur deux exigences complémentaires : la diffusion des connaissances et la capacité donnée à chacun de développer ses compétences tout au long de la vie.

La liberté suppose des institutions éducatives ouvertes, pourquoi pas revenir à des universités indépendantes ? Mais une société prospère suppose également des personnes capables d’exercer des activités utiles, qualifiées professionalisées et adaptées aux transformations de l’économie.

Les deux exigences sont donc légitimes. Le problème est moins leur opposition que leur mauvaise articulation. Une formation trop générale peut laisser certains jeunes éloignés des réalités professionnelles. Une orientation professionnelle trop précoce peut, à l’inverse, enfermer durablement un individu dans un choix qui ne correspondra plus ni à ses aspirations ni à l’évolution de l’économie.

L’économie elle-même change. Les métiers se transforment, certaines activités disparaissent, d’autres apparaissent, du fait du progès technique, de l’IA. Le travail indépendant progresse, le salariat se réduit, les carrières deviennent moins linéaires.

Notre système de formation doit donc produire moins de dépendance et davantage d’autonomie. Il ne s’agit plus seulement de préparer une personne à occuper un emploi ou une activité. A cette personne, la société doit pouvoir lui donner les moyens de continuer à apprendre, à évoluer, à changer et à entreprendre tout au long de son existence.

Cela vaut également pour la science. Il faut défendre la science, mais aussi la libérer du scientisme : la science est une méthode de connaissance ; elle n’est pas, à elle seule, une philosophie politique ou une doctrine de gouvernement.

L’esprit scientifique suppose le doute, la confrontation des hypothèses, la discussion et la possibilité de reconnaître une erreur. La vraie science est éminemment démocratique.[3]

Autrement dit, la liberté intellectuelle n’est pas l’ennemie de la science : au contraire elle en constitue l’une des conditions.

 

La retraite

La retraite constitue un autre domaine dans lequel nous aurions intérêt à faire un pas de côté. Le débat public est très largement dominé par une question : combien coûte le financement des retraites ? Cette question est évidemment légitime. Mais elle ne peut être la seule.

Les débats entre réforme paramétrique et réforme systémique restent importants, mais ils ne suffisent pas à répondre à une question beaucoup plus large : comment voulons-nous organiser les différentes étapes de la vie ? Pourquoi faudrait-il nécessairement séparer aussi radicalement formation, activité professionnelle et retraite ?

La frontière entre ces trois périodes devient de moins en moins évidente. La formation devrait pouvoir intervenir à tous les âges. L’activité pourrait prendre des formes différentes selon les moments de la vie. La transmission des savoirs et des expériences pourrait continuer bien au-delà de l’âge traditionnel de départ à la retraite. Il ne devrait peut-être plus exister de frontière aussi étanche.

Regardons simplement une contradiction de notre époque : des jeunes sans activité et des seniors qui souhaiteraient continuer à contribuer sont parfois placés simultanément à l’écart du monde du travail. Nous gaspillons ainsi des compétences, des expériences et des énergies. Nous privons aussi des individus d’une partie de ce qui donne sens à leur existence : le sentiment de leur itilité sociale. Que leur propre vocation est essentielle.

Tout le monde s’accorde à dire qu’il faudrait lever certains obstacles réglementaires, culturels et intellectuels afin d’imaginer une organisation beaucoup plus souple des temps de la vie. La question des retraites deviendrait alors moins exclusivement une question comptable et davantage une question de civilisation.

 

Les médias

Il faut enfin faire un pas de côté sur le monde médiatique. Presse écrite, audiovisuel, plateformes numériques et réseaux sociaux constituent aujourd’hui une partie essentielle de notre environnement intellectuel. Or cet environnement connaît de graves dysfonctionnements : approximations, course à l’audience, informations insuffisamment vérifiées, manipulations, contenus dégradants, violence et parfois banalisation de la pornographie ou de comportements criminels.

Il ne s’agit évidemment pas de mettre tous les médias dans le même sac. Des journalistes, des rédactions et des médias accomplissent chaque jour un travail remarquable. Mais le système dans son ensemble mérite d’être interrogé. Gaston Bachelard disait qu’il faut mettre la société au service de l’école et non pas l’école au service de la société. Ne pourrait-on appliquer une réflexion comparable aux médias ?

Quel environnement informationnel voulons-nous transmettre à nos enfants ? La question n’est pas seulement celle de la liberté de la presse — principe essentiel. Elle est aussi celle de la responsabilité collective qui accompagne cette liberté. La société regarde. Elle consomme. Elle partage. Elle finance parfois par son attention ce qu’elle prétend ensuite condamner. Les responsables politiques, eux, dénoncent régulièrement certains excès. Mais la dénonciation ne suffit pas.

La question fondamentale est celle de notre responsabilité collective. Socrate fut accusé, dans l’Athènes antique, de corrompre la jeunesse. Notre époque devrait peut-être se demander plus modestement mais plus concrètement quels contenus, quels comportements et quelles représentations nous contribuons nous-mêmes à transmettre aux générations suivantes. Car nous ne resterons pas intellectuellement et culturellement indemnes d’un environnement que nous acceptons de laisser se dégrader.

Faire un pas de côté pour mieux avancer

Il existe évidemment beaucoup d’autres domaines dans lesquels nous devrions accepter ce déplacement du regard. La politique, l’entreprise, l’école, la santé, la justice, l’environnement, la technologie, la vieillesse, la transmission…

À chaque fois, le même mécanisme peut être à l’œuvre : nous nous enfermons dans le débat sur les moyens avant d’avoir suffisamment discuté des fins. Faire un pas de côté ne signifie donc ni fuir la réalité ni revenir au passé. C’est au contraire tenter de regarder notre époque avec suffisamment de distance pour retrouver quelques principes simples : la dignité humaine, la liberté, la responsabilité, la transmission, la solidarité, la connaissance et la possibilité pour chacun de se sentir utile.

Ces principes ne sont pas anciens ou modernes. Ils sont humains. Et si, pour accomplir de grandes avancées sociales, nous commencions par quelques petits pas de côté sans fuir le réel mais pour y revenir ensuite avec davantage de lucidité pour agir ? [4]

En conclusion : il convient de se décentrer pour comprendre, de se recentrer pour agir et d’agir pour faire société.

 

[1] Francis Massé, La Logotique, L’Harmattan, 2023

[2] Harmut Rosa, L’accélération, : une critique sociale du temps, La Découverte, 2016

[3] Giuseppe Longo, Le cauchemar de Prométhée, -Les sciences et leurs limites, PUF 2023

[4] Francis Massé, Aviver son souffle, Les Impliqués, 2024