Chroniques stratégiques 2026
Le retournement de l’Europe
«Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Antonio Gramsci
«Être assuré de convaincre. Mais qui et à quel moment ?» Jean Monnet Mémoires
Face à cette ardente obligation pour l’Europe, d’être unie dans sa riche et bienvenue diversité, le fil directeur de cette chronique est simplement ambitieux : rechercher les voies et moyens de l’Europe de redevenir stratège.
Europe ! Europe !
Il n’est pas suffisant d’appeler « sœur Anne, sœur, Anne, ne vois-tu rien venir ? » comme dans le compte de Perrault. Certes Barbe Bleue est là, mais il est multiforme ! D’aucuns lui prêtent des yeux bridés, d’autres lui trouvent une allure de cosaque, d’autres encore regardent sa peau basanée ou ses vêtements hors norme. Peu considèrent que Barbe Bleue est enfanté aussi par l’instance même qui le craint.
D’ailleurs, selon le psychanalyste Bruno Bettelheim le conte évoque l’infidélité de l’épouse de Barbe Bleue sans pour autant excuser la démesure de la réaction de ce dernier. Quant à l’appel répétitif à sœur Anne il serait emprunté à Virgile lorsque Didon confie à sa sœur Anne son amour pour Énée, alors qu’elle a promis de rester fidèle à son défunt époux.
En bref, notre Europa séduite par Zeus déguisé en taureau n’en n’a pas fini avec ses aventures énigmatiques. L’Europe tressaille face à ses successifs combats et défis. Sans doute parce qu’elle possède un destin ! Avec des racines gréco-latines et judéo-chrétiennes, des influences notamment arabes, slaves et germaniques, notre Europe incarne l’Occident. Mais c’est sa richesse même ! Et donc le fondement de sa puissance.
Et chacun de crier Sursaut, Sursaut, Sursaut ! Sœur Anne ne vois-tu pas le sursaut de l’Occident venir ? La situation en effet difficile dans laquelle notre Europe se trouve aujourd’hui relève largement du fait qu’elle n’a su s’empêcher d’être infidèle …à elle-même. Le sentiment de culpabilité de l’Occident, de l’Europe en fait, altère son jugement alors que de nouveaux défis s’amoncellent.
– L’Europe c’est d’abord et toujours la paix entre ses composantes. Il y a donc une certaine malhonnêteté intellectuelle à prétendre que le conflit ukrainien serait la preuve que l’Europe n’apporte pas la paix. Ce conflit ne vient pas d’elle. Après plusieurs guerres entre pays européens les États se sont rassemblés depuis 80 ans dans une période pacifiée permettant la construction d’un marché commun et d’un système institutionnel de compromis. Avec toutefois au moment de l’élargissement de l’Europe avec les pays de l’Est, rappelons-nous, cette ambivalence à peine voilée : la préférence pour l’OTAN…
– Ensuite sur le terrain extérieur, plutôt que de voir les autres en ennemis – ce que bien sûr ils peuvent être – l’Europe serait mieux avisée de prendre en considération les immenses opportunités qui s’ouvrent à elle et les véritables atouts dont elle se détourne. Nonobstant la signature de nombreux accords de libre-échange qui transforment l’UE en une zone économique très ouverte, paradoxalement l’Europe se replie politiquement et stratégiquement. « Les autres ne pensent pas comme nous », selon la formule de Maurice Gourdault-Montagne, ils ont d’autres intérêts que les nôtres. Et nous, quels sont nos intérêts ? [1]. Si l’Europe est fidèle à son héritage culturel, elle devrait rechercher ce qui lui est commun avec l’Autre et ce qui lui est distinctif, sauf à ce qu’elle réduise sa place à n’être qu’un anti-modèle de société vampirisé par une idéologie consumériste aujourd’hui contesté. De même l’enfermement dans le concept de l’économie de guerre n’est pas pertinent. Car il existe un écart considérable entre la conception prudente de la prévention « si vis pacem para bellum » et celle, belliqueuse, de l’économie de guerre. Ce qui est négatif dans celle-ci n’est pas forcément son caractère courageux mais surtout la réduction de notre société à cette seule finalité. Dans ses réflexions sur la révolution en Europe, l’ancien commissaire européen au commerce et à la sécurité économique Ralph Darhendorf, également auteur d’une théorie du conflit social, proposait une double réflexion : d’une part, entre société ouverte et société fermée, d’autre part, entre politique constitutionnelle et politique normale. Il nous faut y revenir. En particulier la notion d’Europe sans frontières demeure un mythe mobilisateur [2].
– Enfin, soyons conscients du fait que nous nous rendons complices des différents types de domination que nous subissons par une sorte de « connivence par inertie » comme l’a souligné Jean-François Bayard à propos du New Public Management de l’Université [3]. Nous laissons davantage faire à la manière de la servitude volontaire d’Etienne de la Boétie, que nous agissons au profit de nos valeurs et de nos intérêts de citoyens libres. Nous sommes une démocratie et nous devons le demeurer !
Cependant, nous devons finir par admettre que les intérêts de nos nations européennes sont divergents depuis l’origine de la construction européenne ; c’est pourquoi les pères fondateurs de l’Europe ont conçu une progression méthodique. Mais comme l’écrit Jean Monnet dans ses mémoires, les institutions ont leurs limites dans ce qu’en font les hommes. Par conséquent, il nous faut sortir de la simple rhétorique, trouver les points de force pour agir et lever les obstacles, tous les blocages qui nous empêchent d’avancer.
Jean-Claude Juncker avait prévenu « Je pense qu’à un moment donné en Europe, nous avons raté le moment où il fallait changer le récit européen », disait-il en 2012. Quant à Kofi Annan il a dit ce qu’il en était de la qualité des dirigeants, leur force de caractère et de leurs capacités de visionnaires.
L’Europe comme pratique politique
L’été 1952 les différents États recherchaient la ville européenne qui pourrait être capitale de la CECA ; un soir de juillet un dialogue entre Jean Monnet et François Fontaine avait cette consistance : « Nous avons quelques heures pour nous reposer et quelques mois pour réussir. Ensuite… (dixit Monnet) – Ensuite, poursuivit Fontaine en souriant, nous rencontrerons de grandes difficultés dont nous nous servirons pour avancer à nouveau. C’est bien cela, n’est-ce pas ? – C’est cela même. Vous avez tout compris sur l’Europe (répondit Monnet) ».
En effet comme le souligne Jacques Ellul : « Il convient de faire de la pratique la pierre de touche de la vérité et de l‘authenticité ; c’est d’après cette pratique que nous avons à apprécier et non d’après les intentions ou les paroles. La pratique : critère décisif de la vie et de la vérité » [4].
Or en cette matière le bilan doit être nuancé. Ma propre réflexion et expérience m’indique que les propos de Charles-Henri Gallois dont je ne partage pas les objectifs : « Avoir réussi à confondre dans l’opinion publique un continent géographique avec une organisation politique supranationale est sans doute l’un des plus grands tours de force des partisans de cette construction » sont par certains aspects imparables.[5] Nous y reviendrons. Cependant, il n’y a qu’à observer aujourd’hui nos amis anglais qui semblent s’interroger sur l’avenir l’Europe et leur propre place. Mais prenons là encore notre part de responsabilité dans l’existence des facteurs qui ont été à l’origine du Brexit et plus généralement du discours anti-européen.
Pour quoi donc ce sentiment de perte de puissance de l’Europe, cet échec relatif de l’idée européenne ? Pourquoi faisons-nous en pratique l’inverse de cette idée européenne que nous mettons en avant ? Cet aveuglement sur des atouts réels ?
Quelles sont les forces, quels sont les mécanismes, quels sont les enjeux, quelles sont les stratégies, quelles sont les structures qui ont induit cette subversion ? [6]
L’intelligence politique serait sans doute de rapprocher la géopolitique et la géoéconomie, ce qui signifie une coopétition régulée entre les pays européens.
Renouveler le marché intérieur est l’une des clés. En particulier il serait intéressant de rapprocher les services publics y compris les services publics économiques des différents États membres et également d’intégrer l’effort de recherche scientifique et technique [7]. Par ailleurs, l’Europe est trop segmentée dans ses diverses branches professionnelles, ses filières industrielles. Certes l’indispensable dualité civil-militaire a son lot de succès en matière industrielle notamment dans l’aéronautique et le spatial, mais peine à se développer dans la confiance et l’harmonie. Ce n’est pas contestable. La naïveté serait une grave faiblesse et nous observons des déambulations dans certains projets européens qui traduisent des intérêts divergents et un fonctionnement hybride des processus de décision, tantôt coopératif tantôt intégré. Mais les plus forts ne sont-ils pas ceux qui ont une stratégie déterminée ? L’heure de vérité sonne en ce moment. La guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis est une autre des inconnues du début de l’année, écrivait le regretté Daniel Cohen il y a exactement 6 ans, en soulignant que : «la grande rivalité qui avait opposé l’URSS et les Etats-Unis est bel et bien lancée. C’est pour y échapper que le monde a besoin de l’Europe »[8].
Une autre clé se trouve dans la recherche solidaire d’accords de paix et de coopération de long terme et de mutuels intérêts avec les pays du monde y compris ceux du Sud global.
Dans le même temps il est essentiel de développer ensemble des liens plus étroits avec la Méditerranée et l’Afrique sur la base du principe d’une égalité des droits et des devoirs. C’est là notamment où l’Europe doit être fidèle à ses valeurs et pourfendre jusque dans ses propres comportements ce qui est contraire aux principes de liberté, de respect des individus et des valeurs d’humanité, ceci contre les États de grande dimension vampirisant les autonomies au détriment des principes mêmes des Conventions Internationales. Un tel dessein embrasse l’ensemble des actions à dimension culturelle et de formation. Ce qui devrait mobiliser par exemple les universités, les cités universitaires, les musées, les politiques du livre, les institutions, telles les Alliances Françaises, les instituts Goethe, les Instituto Cervantes, les centres culturels britanniques, etc. Il leur faudrait une charte, un tronc commun, pour agir européen. Il y a tant à faire en trouvant ce qui est commun et en considérant que ce qui est propre à chaque État européen fait grandir les autres.
L’Europe et non ce que l’on nomme trop souvent l’Occident. Car l’Europe n’est pas l’Amérique mais n’est pas non plus contre elle. Comme l’écrivait l’historien britannique Paul Kennedy, « l’Amérique, maîtresse, de l’air, de l’espace et des mers grâce à sa technologie ne saurait dominer le monde avec seulement 400 millions l’habitants, les territoires et donc les esprits de quelque 6 milliards d’êtres humains »[9]. L’Europe doit défendre un monde multipolaire et la diversité des cultures ! C’est pourquoi nous ne sommes pas très inspirés avec la façon dont nous traitons le dossier du Mercosur.
D’un autre côté, la meilleure façon de résister aux guerres hybrides n’est-elle pas en fortifiant nos propres ressources culturelles et informationnelles et en prévenant les tentatives désormais continues de pénétration ‘politique’ par la désinformation instituée, et ce d’abord par des stratégies de communication de guerre médiatique à buts éthiques et psychologiques ? Davantage de réactions réfléchies seraient plus efficaces que des réactivités instantanées et insuffisamment adaptées.
De même faudrait-il mieux former nos professionnels européens non seulement à l’interculturel mais encore à la vision globale et par conséquent systémique de notre chère Europe, en les sortant de l’exclusivisme de leurs technicités respectives. Il est clair en effet que, par-delà l’impératif d’une force militaire commune, l’Europe se développera avec l’urgence d’édification de pans communs voulus dans les champs de l’industrie et les développements ciblés d’innovation. Et ce, avec le G20 et une vision multilatérale.
L’un des atouts principaux de notre Europe réside dans sa capacité à persévérer dans le maintien, voire le renforcement d’une culture de l’écrit en comparaison d’autres sociétés anglo-saxonnes qui ont surdéveloppé leur privilégiement de l’image devenue produit trop invasif, trop synthétique et d’impact superficiel dans l’ordre de la maîtrise des savoirs et des pratiques.
Mais même ce point est menacé aujourd’hui. Combattre cette menace s’impose donc urgemment. Car le numérique nord-américain tout comme Tik Tok semblent vouloir par tous moyens et stratégies s’imposer comme l’avatar d’une « guerre de l’opium » du 21eme siècle.
Nous voyons donc à travers ces quelques propos qu’il ne s’agit pas d’altérer notre discernement. Mais, forts de cette lucidité inébranlable qu’il nous faut sans cesse cultiver, de ne pas nous contenter d’une attitude défensive ô combien insuffisante, pour devenir réellement capables d’offensivité. Là où prend tout son sens l’intelligence économique et l’intelligence collective.
Ainsi la question d’une volonté européenne de gouvernance stratégique et de son management politique est-elle nous allons dire sacrée ! Toutefois plus que les institutions qu’il faut sans doute aménager, la tâche la plus difficile et la plus urgente consiste à construire une pensée commune, pas unique comme l’Euro, une pensée à l’unisson.
La question est alors de se demander quel est en ce moment de l’Histoire le pays le mieux à même de convaincre les autres. En son temps Jean Monnet répondit que c’était la France. Ce serait peut-être l’Allemagne aujourd’hui. Ou bien les institutions européennes : le Parlement, la Commission ou le Conseil de l’Union ?
Du simple concept au dispositif
Il suffit de remettre les problèmes à leur place : il s’agit moins de résoudre les problèmes qui sont le plus souvent dans l’ordre de la nature que de les faire rentrer dans un ordre plus rationnel, plu humain et de les renverser pour ensuite les faire servir à la paix entre les peuples. Il nous faut contribuer à ce renversement [10]. J’ajouterai cette remarque sur l’étymologie du mot problème en grec ancien Προβλήματα (problemata) signifiant promontoire ; un problème est un obstacle – en l’occurrence pour la navigation maritime – que l’on contourne.
Rétablir la confiance entre les Européens ne se fera pas sans dissipation de la peur inavouée et non surmontée des États membres Or les autres européens sont défaitistes vis-à-vis de la France. Comment dès lors vider de leur substance les a priori interétatiques actuels ? C’est à nous de commencer à changer.
Car nous voyons bien que le nationalisme populiste qui s’engouffre aujourd’hui dans toute l’Europe, en France, en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne, partout, est dangereux pour elle. Il est vrai que ses racines trouvent un terreau approprié dans l’angoisse généralisée qui gangrène les sociétés industrielles. Mais l’angoisse est un moteur et doit être considérée comme telle. Favorisons donc le surgissement d’hommes et de femmes compétents qui existent partout pour apporter leurs propositions et exposer leurs visions stratégiques.
Nos concurrents ou adversaires peuvent dire aujourd’hui ce que Tacite écrivait dans sa Vie d’Agricola : « Rien ne nous a mieux servis contre des nations si puissantes que ce défaut d’union pour agir en commun ; rarement deux ou trois cités se concertent pour repousser un danger commun : aussi chacune combat seule, et toutes sont vaincues. [11]» . Relire aussi Sun Zhu.
Face au stratagèmes russes, américains et chinois, face au Sud global, le nœud gordien doit être tranché : ne pas jouer une bataille qui n’est pas la nôtre. Notre bataille c’est la recherche systémique et systématique de notre unité en partant de la réalité, d’une part, des intérêts respectifs des différents pays européens et, d’autre part, de leurs intérêts communs.
L’Europe est une construction unique, un projet permanent qui vaut le coup d’être poursuivi en éradiquant la menace totalitaire. Or la disjonction entre l’imaginaire national et l‘imaginaire étatique, en est une manifestation significative, à l’aune de la triangulation entre l’intégration du monde, l’universalisation de l’État-nation et l’identitarisme, [12] et du passage d’un monde d’empires à un système international d’États -nations[13].
Le discours sur les réformes structurelles.
L’Europe a cru comme beaucoup de puissances à partir des années 1990 à la mondialisation heureuse sans voir qu’elle contribuerait à déchirer les tissus sociaux.[14] De nombreux travaux et études ont démontré depuis que participer à une mondialisation laissant une place croissante à des marchés sans contrôle accroît la richesse d’un pays mais que, plus son niveau d’intégration internationale est élevé, moins les gains qu’il en tire sont faibles, et que ces gains profitent aux plus riches et accroissent les inégalités. Il ne s’agit pas de fermer des frontières économiques mais de préserver des arrangements institutionnels et de cultiver notre capacité à instaurer des moyens de contrôle dans le cadre d’une organisation politique. Il s’agit de mobiliser concrètement des curseurs dans un contexte d’intérêts divergents et, disons-le, de montées en gamme industrielle différentes selon les pays. La France en particulier doit opérer de gros efforts pour mieux résister grâce à une production qui serait à plus forte valeur ajoutée.
Tout est affaire de mesure et d’action proportionnée ce que, tout particulièrement en Europe, selon Dani Rodrik, nous n’avons pas su bien pratiquer, faute d’un équilibre entre souveraineté, union économique et démocratie. Or les pays européens risquent de perdre sur ces trois plans.
Sur la démocratie et la souveraineté, le BREXIT fut un avertissement. Chaque nation en Europe a sa culture, son histoire et son identité. Une nation représente un symbole fort pour les peuples. L’autonomie du social vis à vis de l’État. – nous dit Jean-François Bayart – se loge au cœur même de sa relation à l’État. C’est ce que l’on nomme la société civile : la société dans son rapport à l’État. Cette relation de la société – disons plutôt des acteurs sociaux et des institutions sociales – peut être de l‘ordre de l’acceptation, de la résistance, de la fuite, du détournement ou du contournement, du quant-à-soi. Ceci se déroule dans l’État-nation.
Jusqu’ici on a peine à détecter une société civile européenne. Mais il y a un esprit européen et un destin de l’Europe des peuples qui peut la faire émerger à côté des nations [15].
Quant à l’union économique elle aura été à la fois trop dogmatique et inachevée.
Dogmatique parce qu’accrochée à l’idéologie néolibérale, c’est-à-dire ici à une vision de la politique de la concurrence qui n’intègre pas suffisamment les problèmes de dumping et qui n’est pas associée à une stratégie industrielle européenne consistante. Par ailleurs attachée à une représentation inconsidérée des réformes dites structurelles.
Inachevée car le droit social (droit de la sécurité sociale et droit du travail) est segmenté, de même la fiscalité des entreprises et des particuliers n’est pas harmonisée ; les services publics sont fragmentés. Bref une Europe des discours plus qu’une Europe réelle en ce qui concerne le marché intérieur dit unique.
Depuis le Traité de Rome du 25 mars 1957 instituant la communauté économique européenne, les apports de la construction européenne et désormais de l’Union européenne sont substantiels :
Toutefois la prise de conscience s’impose d’une nouvelle étape à accomplir, sans défaire les nations mais en accentuant progressivement tout ce qui serait un facteur d’unité institutionnelle au service d’une souveraineté européenne pour équilibrer une plus grande et indispensable intégration économique.
Par ailleurs l’Europe ne saurait développer des marchés dans le monde sans une armature industrielle solide, coopérative et innovative. La France en particulier devra faire une grande partie du chemin vers ses partenaires.
Demain la nécessité d’un retour de l’investissement public apparait indispensable même s’il est attristant que les priorités s’avèrent être celles seulement de la défense. Il sera alors pertinent d’agir de telle sorte que toute l’industrie du futur (quantique, IA, énergie, etc.) soit irriguée de ces efforts financiers.
Il y faudra selon l’expression de Dani Rodrik « un génie institutionnel radical » dans la perspective de trouver une nouvelle articulation démocratique qui puisse constituer un continuum entre les territoires, les États et les institutions européennes.
A cet égard, – et ce qui suit nécessitera une prochaine chronique – le Parlement Européen et le Conseil de l’Union Européenne devraient monter en puissance pour parfaire la démocratie européenne. En ce qui concerne le premier. Il serait imaginable que les députés nationaux délèguent certains de leurs collègues au Parlement européen. Pour le second la visibilité et la transparence des négociations entre États doit être accrue pour mieux responsabiliser les gouvernements nationaux sur les décisions européennes dont par ailleurs ils devront rendre compte devant leur opinons publiques respectives. Ceci ne vaut que si le principe de subsidiarité est appliqué effectivement et si le fonctionnement de la Commission, pièce maîtresse mais non première, s’adapte à cette nouvelle donne. Une telle évolution suppose que parallèlement un fédéralisme s’organise dans les différents pays tels la France pour remobiliser les énergies démocratiques et la société civile définie supra).
Décidément il nous faut éviter que l’idée européenne ne soit réduite à un mécanisme idéologique, à un système. C’est une pratique sans illusions mais avivée par des finalités supérieures. Forte de sa propre diversité de cultures l’Europe doit trouver aujourd’hui sa place.
[1] Maurice Gourdault-Montagne, Les autres ne pensent pas comme nous, Bouquins, 2022
[2] https://centre-jean-monnet.unistra.fr/wp-content/uploads/2023/07/Europe-sans-frontieres.pdf
[3] Jean-François Bayart, L’énergie de l’État – pour une sociologie historique et comparée du politique, La Découverte, 2022
[4] Jacques Ellul, La subversion du christianisme, Seuil, 1984
[5]Charles-Henri Gallois, Les illusions économiques de l’Union européenne, Fauves Éditions, 2019
[6] Jacques Ellul, opus cité
[7] Franck Moderne avait identifié que la notion minimale de service public européen pourrait reposer sur deux considérations le service public à caractère économique, nullement lié aux notions de personne publique ou de régime exorbitant du droit commun, second lieu les principes du service public identifiés dans les droits nationaux (continuité, adaptabilité et égalité, s’appliquent normalement. In L’Europe à l’épreuve de l’intérêt général, Éditions ASPE Europe,1995.
[8] L’OBS/N°2879 9/01/2020
[9] Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, 1987.
[10] Cette réflexion vient directement des mémoires de Jean Monnet opus cité. D’où le titre de la présente chronique.
[11] Tacite, Vie d’Agricola, Librairie Garnier,1934
[12] Pour le linguiste humaniste Jean Bernabé, l’identitarisme est une « idéologie revendiquant pour les peuples une identité censée leur garantir une permanence à travers les siècles », fantasme fondé sur la mêmeté comme fondement de l’identité.
[13] Jean-François Bayart, L’énergie de l’État, La Découverte 2022.
[14] Dani Rodrik, La mondialisation sur la sellette – Plaidoyer pour une économie saine ; Deboeck Supérieur, 2018.
[15] Francis Massé, Le citoyen, clé de l’Europe, Ouest Éditions, 2004