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Des enjeux géopolitiques complexes : quels dirigeants ? quelle administration ?

La campagne électorale française des présidentielles de 2027 est mal partie car la plupart des prétendants ne semblent pas, à ce stade en tout cas, vouloir revoir de fond en comble les conditions réelles d’existence des populations.  Des schémas de pensée préétablis, des préjugés et quelques idéologies (qui ne sont pas les valeurs), qui plus est, s’exprimant dans un contexte de polarisation radicale des idées, empêchent toute controverse démocratique.

Pour paraphraser Raymond Aron, c’est sur un fond d’ignorance que reposent ces faux débats prétendument démocratiques. Dans cette société obturée vis à vis d’elle-même comme à l’égard de l’extérieur, rien de performatif ne surgira.

Avec tout le respect que l’on doit avoir vis à vis de ces personnes qui s’engagent – car après tout, même si c’est difficile, le champ des bretteurs est ouvert aux opposants qui au lieu de critiquer peuvent toujours trouver le courage d’entrer à leur tour dans l’arène -, il est manifeste que leur combat est largement anachronique.

Ce n’est pas en effet en parlant superficiellement d’IA ou de technologie à chaque discours que l’on paraîtra pertinent ni en proximité avec ces révolutions en cours aux effets systémiques. Ce que les gens attendent, et j’emploie un mot au sens désormais saturé, ce sont des solutions.

Arrêtons-nous un moment sur cette notion de SOLUTION. De fait il s’agit d’élucider d’abord les besoins et les nécessités du pays et des citoyens [1]. Puis de rechercher les voies et les moyens d’y parvenir en surmontant les risques de contradictions et donc en trouvant les compossibles, en discernant les politiques néguentropiques contre le chaos social qui nous menace.

L’art de la politique est là : se hisser au niveau du Politique. Je concède les entraves à agir de la sorte alors que tout est contre cette démarche : le mainstream, le système médiatique dominant le cortège des faux-semblants et l’attirance vers la dérision, la vanité et la manipulation. Comme l’écrivait Jacques Ellul, trois mouvements coexistent dans ce jeu suicidaire : la Négation sans issue, ce plaisir délirant de détruire ; le Mouvement sans direction, nous sommes partis à une vitesse sans cesse croissante vers nulle part ; le ressassement dans l’accélération où nous sommes saisis par ce mouvement accéléré mais avec un prodigieux mécanisme de répétition[2]. L’usage des mèmes, de l’humour cruel et du trolling ne sont que la suite amplifiée de ces tendances mortifères.

Pourtant quelle est l’alternative sinon la lassitude, le désengagement, la paresse intellectuelle et, au bout, le désastre ? Assurément une troisième voie est à rechercher !

Par conséquent, et je l’ai souvent suggéré dans différentes chroniques, les SOLUTIONS sont inscrites dans les SITUATIONS que nous devons avoir préalablement étudiées avec un regard clinique. Également avec un regard positif en recherchant l’opportunité dans le problème.

Que ce soit en matière d’immigration sur laquelle les discours nauséabonds masquent l’inertie et le manque d’imagination, le chômage où l’on est en quelque sorte à côté de la plaque du fait d’une insuffisance de prospective, sur la nature exacte de ce que serait le travail dans le futur ; ou bien encore de la triple transition économique, écologique et sociale pour laquelle nous semblons désarmés pour en définir les modes opératoires. Enfin dans nos sujets de territoires où nous procrastinons et dans bien d’autres dossiers encore.

Il faut mieux faire.

« Il fallait faire mieux et c’était à nous qu’il incombait de rendre le monde meilleur », c’est en ces termes que Jürgen Habermas définissait après la guerre l’impératif politique du moment lors de son premier semestre d’études philosophiques à Göttingen [3].  Car même si nous savions – mais combien d’entre nous ? – les erreurs commises aux effets dévastateurs, dans les différents domaines de la production et de l’écologie, par exemple, la prise de conscience des baby-boomers en position de décision n’était pas importante. Le sujet aujourd’hui n’est pas d’établir des tribunaux d’exception même médiatiques mais d’agir assez vite pour muter. Nous commettrons certainement d’autres fautes mais nous savons ce qu’il est indispensable de réparer et les grandes directions vers lesquelles il faut aller pour le faire.  Or il est assez surprenant d’observer une quasi-absence de volonté, de dessein dans les premières réflexions de nos prétendants. Il y a comme un air de renoncement dans ces attitudes. Les ambitions personnelles aussi explicables soient-elles n’ont que peu de valeur au regard de cet impératif politique.

Face aux enjeux politiques et géopolitiques complexes n’y-a-il pas besoin de leaders possédant une pensée systémique ? Dotés d’une façon de comprendre la réalité en abordant ses phénomènes en tant qu’ensembles plutôt qu’en parties séparées ? Comprendre la réalité signifiant ici et imposant de l’appréhender dans son devenir, sans vision statique ; bref une pensée prospective et réaliste et non de simples projections statistiques. Ce que j’affirme pour l’homme ou la femme politique, vaut également pour l’administration à l’égard de laquelle être sévère n’est pas une marque de dédain, bien au contraire.

Ellul a bien raison lorsqu’il souligne le ressassement, les répétitions des mêmes problèmes et des mêmes fausses solutions. Aron également sur l’incompétence : il n’y a qu’à voir le retard inconséquent de la modernisation de la gestion des personnels dans la Fonction publique, l’insondable abime de la gestion des effectifs et des compétences, le curieux méli-mélo des structures administratives, la dualité déséquilibrée centralisme/décentralisation, les dogmes du cadre budgétaire, l’incroyable silence politique sur la réforme de l’État [4], la gouvernance par les nombres [5], les légèretés dans l’analyse des réalités territoriales [6], etc.

C’est pourquoi, je parlais ci-dessus d’anachronisme en me référant au décalage entre le discours des prétendants accrochés au 20ème siècle alors que le 21ème est là avec de nouveaux enjeux et de nouveaux paradigmes. Peut-être de bonne foi et en toute conscience les politiques hésitent-ils à inquiéter les citoyens ; on peut peut-être le leur accorder. Mais à notre sens ce comportement est erroné car ce faisant n’augmentent-ils pas le sentiment d’insécurité de nos compatriotes ?  Ne vaut-il pas mieux au contraire tracer un chemin fondé sur des vérités, voire même formuler des hypothèses ou écrire des scénarios crédibles audacieux ?

Mais la tâche est rude pour ces politiques car ils sont souvent tenus de demeurer telle l’analogie de ‘la caverne’ de Platon dans le monde des représentations plutôt que de s’ancrer dans la réalité.

Ce monde des (fausses) représentations, les médias mainstream l’alimentent. Déformés qu’ils sont parfois par les contraintes de leur modèle économique, par la culture parfois insuffisante de leurs journalistes, ou par les guerres informationnelles.  Voire par l’impératif du taux d’audience, pensant à tort mais aussi parfois à raison, que le succès de l’audimat serait proche de zéro. (Ceci sans parler ici de la contrainte d’orientation politique imposée par certains magnats de la presse, au risque de d’écarter délibérément des journalistes de compétence acquise et reconnue). Il est indispensable de mettre fin à cette propension à l’approximation qui nous fait nous contenter de quelques bribes d’informations désarticulées qui empêchent la compréhension des problèmes à traiter. Par conséquent comment contrer ces images factices de la réalité sociale au risque de n’être pas compris, ni d’ailleurs de n’être tout simplement pas interviewé ? En toute hypothèse il est presque impossible qu’un futur homme d’État puisse innover si un substrat d’informations et de connaissance du sujet n’a pas été préalablement instillé dans l’opinion. Vecteurs de la démocratie, les Médias ne doivent pas être précisément les fossoyeurs même involontaires, de la démocratie, et plus largement du Politique.

L’opinion publique, c’est l’autre contrainte des prétendants. Les électeurs doivent être convaincus. Mais, pour l’être, il est également nécessaire qu’ils s’efforcent au civisme, ce dernier commençant, par un intérêt manifeste à la res republica. Ce triptyque candidat à l’élection/médias/Citoyen est au centre de la crise démocratique que nos pays subissent aujourd’hui. C’est pourquoi en dépit des critiques souvent fondées à l’égard de nos politiques nous gardons quelque admiration pour leur courage, en tout cas à l’endroit des plus vertueux d’entre eux, ils existent.  De plus, nous exhortons nos concitoyens à s’intéresser à la chose publique et s’exprimer dans l’intérêt de leurs enfants et petits-enfants, et du pays dans lequel ils vivent. Le potentiel est là, à constater le dynamisme de la vie associative (1,5 millions d’associations en France et quelque 20 millions d’adhérents), la vitalité des Think tanks (environ 53 cercles de réflexion) et le magnifique engagement de millions d’individus créatifs dans tous les secteurs de notre société. Sans oublier les diverses académies, les centres de recherche et les universités.

En conclusion, un simple vœu : faciliter la rencontre de tous ces acteurs pertinents pour qu’ils puissent se connaître, se reconnaitre et collaborer dans leurs différences et leurs complémentarités et ainsi s’épauler dans l’intérêt général français et européen. La plupart de ces initiatives pertinentes et bénéfiques sont trop souvent séparées et ne cherchent pas à s’allier.

De fait il s’agirait de rassembler celles et ceux dont la prise de conscience est telle que leur lucidité et leur analyse de la situation les rendrait tout à fait aptes à une coopération constructive. Ne doit-on pas en ces temps d’exigence, se concilier, se reconnaître pour analyser et projeter les politiques et stratégies nécessaires. Toutefois c’est avec regret que l’on constate le plus souvent un individualisme assez prononcé chez la plupart d’entre eux. Comme si leur regard perçant et visionnaire altérait leur capacité à latéraliser leurs actions permettant ainsi de s’associer à d’autres. Il semblerait cependant que la poutre bouge. Que face à crise globale que nous traversons, l’étendue des transitions à conduire stimule l’intelligence collective, l’esprit Notre Dame de Paris en quelque sorte….

[1] Jacques Lévy, Dire et réfléchir l’injustice ; la parole des français, Fondation Jean Jaurès Éditions ,2026 ; https://metahodos.fr/2021/03/16/reequilibrer-le-developpement-de-nos-territoires/

[2] Jacques Ellul, Trahison de l’Occident, Calmann-Lévy, 1975

[3] Jürgen Habermas, « Il fallait faire mieux… » Entretiens avec Stefan Müller-Doohm et Roman Yos, Gallimard, 2026

[4] Francis Massé, Le silence politique, Ouest-Éditions, 2000

[5] Alain Supiot, La gouvernance par les nombres, Fayard, 2020

[6]Jacques Lévy, https://www.linkedin.com/pulse/laménagement-du-territoire-doit-laisser-la-place-à-des-jacques-lévy-fpi8e