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Le retour du politique ? Vraiment ?

Le fou n‘est pas l’homme qui a perdu la raison, mais celui qui a perdu tout sauf la raison G.K. Chesterton Orthodoxy (1908) 

À l’aune des grands personnages de notre histoire, par exemple en se référant à Louis XI ou à de Gaulle, la figure de l’homme d’État telle que nous l’avons en tête se fait rare à notre époque. Est-il concevable de considérer que nous assistions au « retour du Politique » en cette période historique où rien n’est à l’échelle de ce temps d’exigence. Si d’aventure l’image de nos dirigeants actuels devaient, à l’instar du Président des États-Unis, s’imposer comme modèles de ce retour, peut-être alors ferions-nous un contresens sur la chose.

Je ne pense pas que cette version dans la figuration du retour du Politique soit fondée : n’assistons-nous pas plutôt au retour de la force brute, au retour des calculateurs cyniques. Et ce à l’opposé même du cerveau politique, de l’acteur et penseur de premier ordre, qui est, lui, bien absent.

Les Churchill et autres Adenauer nous manquent cruellement ; nous n’avons plus suffisamment de visionnaires humanistes se mettant au service de la civilisation. Absorbés qu’ils sont par des préoccupations égotistes et de court terme, tentés de suivre les instincts de la foule, nos politiciens et idéologues, même les plus attentionnés, ne se trompent-ils pas de trajectoire ? Auraient-ils perdu l’imagination et le sens politique requis pour agir avec justesse dans un monde d’entropie ? Ne possèderaient-ils plus le sextant qui leur permette de naviguer plus sûrement dans cette mer hauturière houleuse et inconnue ?

La capacité de la personnalité de premier ordre à capter en même temps l’ensemble de cette crise totale et chacune de ses composantes semble absente, voire lacunaire ; ce qui explique la difficulté du « Gouverner ». Peut-on dès lors et sérieusement envisager un changement de nature du pilotage politique sans une transformation des comportements, des référentiels et des méthodes ? Quid des entreprenants à la place des rhéteurs ?

Une attitude hautaine est préjudiciable à toute aptitude à distinguer l’essentiel de l’accessoire, à conjurer les périls, à conjuguer les solutions. Il est impossible d’exiger des dirigeants de tout connaître, certes ; il est légitime néanmoins de leur demander de tout entendre et de bien s’entourer. Il est plus que tout décevant de les voir s’enfermer dans leurs fausses certitudes et leurs passions tristes. Dans l’inertie en fait.

Aussi faut-il plaider en faveur d’un « Gouverner autrement ». Avec trois axes d’orientation aux plans des comportements des connaissances et des méthodes.

 

1- Des comportements différents

La polarisation des idées et leur radicalisation est de plus en plus dangereuse. Chaque instance se renferme sur elle-même : les individus, les catégories sociales, les partis politiques, les disciplines intellectuelles. Le wokisme ambiant et la cancel culture se développent, la science elle-même et considérée dans ses spécificités est érodée par le scientisme. La recherche scientifique nous rappelle Guiseppe Longo, c’est le dialogue difficile, entre des perspectives lointaines, c’est la collaboration entre des sujets différents avec des idées improbables, mais profondes. Pour faire de la science, il faut de la démocratie, et la science est une composante essentielle de la démocratie [1].

L’IA, mal comprise, émerge dans des milieux mal préparés et peu ouverts aux personnes et aux processus d’innovation. « Cette situation risque de fabriquer des nouveaux lieux de confusion entre construction de sens et transmission ou traitement/élaboration de l’information. En réalité la construction du sens et des savoirs humains est encore plus radicalement contournée et la science déshumanisée, lorsque l’information est directement intégrée dans un monde considéré comme un processeur massif d’informations »[2].

Pour faciliter une distinction stricte entre l’information, en tant qu’élaboration ou transmission de signes, et l’information en tant que production de sens ayant lieu dans notre friction avec le réel [3], l’urgence est alors de mettre en place des dispositifs en vue de développer des espaces d’écoute, de dialogue, des méthodes de controverses, des univers des médiation, d’imaginer davantage de pôles de réflexion où les frontières disciplinaires et sociales s’estompent.

Un branle-bas de bataille intellectuelle contre un ennemi commun, l’ignorance. Un objectif primordial : reconquérir le sens !

Il y faut une mobilisation générale des acteurs clés, qu’ils soient du public ou du privé : médiateurs, enseignants, journalistes, politiques entrepreneurs, responsables d’associations et autres. Pour insuffler un esprit nouveau, la solidarité, l’esprit collectif et une organisation décentralisée s’imposent. À l’opposé de toute démarche totalitaire pour penser la même chose, il s’agirait de construire un nouvel esprit critique. Heureusement on observe des tentatives, voire de vraies initiatives. Mais trop souvent nombrilistes et mal coordonnées. Naturellement ces actions immédiates seraient, selon les cas à effet à court, moyen et long terme. Ce qui exige de changer nos habitudes de pensée.

 

2- Des nouveaux référentiels pour rompre avec des habitudes de pensée

Je ne vais pas me plaindre des cris d’orfraie, de l’ironie ou de la terrible indifférence que ce type de propositions peut susciter. Il est tellement évident que notre regard doit changer. Que tout ce qui est fait pour nous éviter de requérir cet effort indispensable est criminel. Voir et analyser les choses autrement ? Oui bien sûr et dans tous les domaines de notre vie quotidienne, dans notre vie professionnelle, dans les différentes sphères d’activités. L’école, la santé, la sécurité, l’environnement, l’économie, etc. À condition de nous débarrasser des oripeaux idéologiques qui masquent les réalités vécues.

Il existe de nombreuses façons d’opérer, de multiples petites choses à initier pour commencer à bouger. Ces initiatives, ces implications, ces explicitations ces démarches audacieuses autant que courageuses à modifier, réformer, revendiquer, contester, qui peuvent nous ouvrir les yeux, nous permettre de soulager notre vie quotidienne de ces petites contraintes enfermantes (bureaucratiques ou autres) qui vivent de nos égoïsmes.

Frénésie, démesure, accélération, encombrements divers, multitude désorganisée, algorithmes rigides, constituent autant de meurtrissures et de mépris qui pèsent lourd sur la vie de tant de gens. D’autant que s’y ajoutent des attitudes d’impolitesse et d’irrespect qui fabriquent la violence et amplifient les haines.

C’est pourquoi un potentiel a priori inconcevable de créativité est à notre portée pour favoriser un dialogue renouvelé par ces différents changements de regard sur les choses, les hommes et les situations.

Le secret est là : retrouver la finalité ailleurs que dans la procédure ou le dispositif sensé l’atteindre.

 

3- D’autres méthodes pour concilier les apparents contraires

Alors il faut changer nos méthodes (le meta odos grec est ‘la Voie autre’, ‘l’autre voie renouvelée’, ‘arriver à un but par la voie la plus convenable’), faire un pas de côté. Faire en même temps des choses qui dépassent les contradictions apparentes au profit de complémentarités rédemptrices. Susciter des occurrences, créer des opportunités, jouer avec des narratifs libératoires.

L’art et la culture ne peuvent qu’y contribuer : le théâtre par exemple comme représentation du possible par l’attitude, le positionnement et la parole adoptée dans les mille positionnements renouvelés !

Chacun aura compris que la recherche de sens, les signes et la signification sont ici en cause. Avec cette volonté farouche de trouver un utile et un efficace dans chaque axe d’action qui bénéficieraient à tous et qui graviteraient au profit d’une humanité et de son harmonie. Au lieu de nous précipiter vers une guerre civile mondiale et multiforme qui, de fait, a d’ailleurs débuté.

En conclusion nous devons agir contre l’inertie et le désengagement. Faire l’éloge des entreprenants. Agir contre les dystopies, faire fructifier les opportunités cachées qui sont souvent portées par des personnes magnifiques qui abritent des possibilités créatives si belles alors que trop souvent les institutions les empêchent d’opérer des miracles. La seule façon d’éviter l’expansion mortifère d’une gouvernance par les nombres [4] et de rouvrir le champ des possibles grâce au retour du Politique.

[1] Guiseppe Longo, Le cauchemar de Prométhée- les sciences et leurs limites ; PUF, 2023.

[2] Guiseppe Longo, opus cité

[3] Ibidem

[4] Alain Supiot, La gouvernance par les nombres, Fayard, 2015